Rechercher dans ce blog

lundi 29 avril 2013

Le pardon et la faute

Monseigneur Léonard, primat de Belgique, a réussi une fois de plus à faire parler de lui. On comprend mal que cet homme, que l'on décrit comme un grand intellectuel et un pédagogue renommé, parvienne à être à ce point incompris. Or, si les hommes d'Eglise se montrent incapables d'être compris, ils risquent bien de ne plus être écoutés du tout. La faute serait-elle aux media qui utilisent ses propos contre lui ?

De quoi s'agit-il ?

Monseigneur Léonard a estimé qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre pénalement tous les prêtres accusés de pédophilie, car il est évident que certaines de leurs victimes leur ont depuis pardonné. Le faire serait faire acte de vengeance.

http://www.levif.be/info/actualite/belgique/monseigneur-leonard-les-pretres-pedophiles-ne-doivent-pas-forcement-etre-juges/article-1194850345085.htm

Il y a bien des choses à dire à ce propos.

Monseigneur déclare, que bien des victimes des clercs pédophiles leur ont, depuis le temps, pardonné. Pour lui, cela semble une évidence. On peut espérer en effet qu'un chemin de pardon ait pu être accompli par certaines des victimes, car le pardon pacifie. Il permet de voir l'offenseur au-delà de son acte. Le pardon pourtant n'efface pas tout, notamment les traumatismes vécus. Ils méritent même la plus grande attention.

Mais le plus important n'est pas là. Ceux qui n'ont pas su pardonner ou qui souhaitent que la justice des hommes s'exprime feraient preuve, selon Monseigneur, d'un esprit de vengeance. Ce qui n'est pas très chrétien, convenons-en.

Telle est la vision, si l'on en croit les media, du primat de Belgique. De deux choses l'une : ou les media déforment les propos de monseigneur, ou bien, monseigneur ne trouve pas les mots justes pour exprimer sa pensée. De quelle vengeance parlez-vous, monseigneur ? De quel pardon ? Vous semblez faire bien peu de cas de la justice des hommes. J'aimerais dès lors vous interpeler.

Dans les cas de pédophilie, il y a eu un acte objectivement commis, la relation sexuelle entre un adulte et un mineur que l'Etat de droit, dans lequel nous vivons, juge indigne et susceptible de sanction, avec une circonstance aggravante quand la relation n'a pas été consentie et que l'adulte a usé de son autorité ou de son ascendant moral sur le mineur. C'est la loi. Le respect de cette loi n'a rien à voir avec le pardon. Et en demander le respect n'a rien à voir avec la vengeance. Il s'agit du moyen que les hommes ont retenu pour assurer un certain consensus social et contraindre chacun à le respecter. Une autorité publique est chargée du respect de cette loi, au nom de la société : le parquet. Vous affichez d'une certaine manière votre mépris de la loi des hommes en parlant inconsidérément de pardon et de vengeance.

Puis-je vous rappeler un exemple ? Quand le pape Jean-Paul II a visité, dans sa prison, l'auteur de l'attentat qui a failli lui coûter la vie, il n'a pas mis en cause l'emprisonnement décidé par la justice des hommes. Il a ajouté une dimension chrétienne à la situation. Vous, monseigneur, vous considérez que le pardon devrait soustraire les auteurs de crimes à la justice des hommes. C'est, convenez-en, autre chose.

Puisque la loi des hommes devrait s'incliner, à vos yeux, devant le pardon, permettez-moi de vous demander de m'expliquer pourquoi il n'en va pas de même concernant la loi de l'Eglise. Autorisez-moi trois exemples :
- n'est-ce pas manquer de sens du pardon que d'exclure de la communion les divorcés civilement remariés ? Au demeurant, cette loi est-elle concrètement appliquée (et même applicable) ?
- n'est-ce pas manquer de sens du pardon que de proposer, comme vous l'avez fait récemment, aux homosexuels chrétiens, un seul choix de vie : l'abstinence dans le célibat ?
- n'est-ce pas manquer de sens du pardon que de refuser le mariage religieux aux couples qui ont vécu un échec et choisissent de reconstruire leur vie avec un autre partenaire ... et de leur demander d'attendre de devenir veufs, avant de pouvoir être accueillis par l'Eglise comme un nouveau couple aux yeux de Dieu ?

Voyez-vous, monseigneur, si le pardon consiste à voir l'autre au-delà de ses actes, fût-ce les plus horribles, pour le rejoindre lui, il n'y a pas de raison de soumettre la loi de l'Eglise que vous défendez, avec tant de rigorisme, à un autre régime que la loi des hommes.







Mark Rothko et Léopold Plomteux

J'ai chez moi autant de reproductions de Rothko que de vraies toiles de Léopold Plomteux. Six en tout, les deux confondus ! Je ne suis pas collectionneur pourtant.

J'ai, vis-à-vis de l'un et de l'autre, une relation particulière. Je n'ai pas connu le premier, mais un peu le second.

Le premier m'a tout de suite ému, très jeune déjà. Je pouvais rester des heures devant la reproduction d'une toile de Rothko et ne jamais m'en lasser. Etre invité par la peinture pour un voyage intérieur. Je ne savais jamais où ce voyage aboutirait, mais était-il important qu'il aboutisse quelque part ?









 La vie m'a confronté à d'autres réalités que les voyages permis par les toiles de Rothko. Ce que je pressentais est devenu une réalité plus grande encore, à l'occasion d'une rétrospective à Paris, il y a une bonne quinzaine d'années. Je voyais enfin les toiles dans leur dimension réelle qui m'englobait. Une telle expérience ne pouvait se vivre que dans un certain silence. Heureusement, un grand climat de silence habitait les visiteurs. Pour vivre cette expérience-là, il a fallu que je rompe mon projet familial,  que je rencontre un ami pour m'ouvrir à d'autres horizons, pourtant proches de moi, sans que je le sache. Avec le temps, je réalise que j'ai fait, dans ma vie, bien des rencontres qui me menaient toujours un peu plus loin ... Tout récemment, un ancien étudiant, devenu un ami, m'a recommandé un livre sur Rothko, écrit par un encore jeune écrivain belge, Stéphane Lambert. Je vous le recommande. La chaîne des rencontres ne s'arrête pas.



Léopold Plomteux est un liégeois (de Jemeppe-sur-Meuse) qui a choisi de jouer avec la couleur et le mouvement, sans rien représenter. En cela, il n'est ni un précurseur, ni un isolé, bien entendu. Ma tante a été proche de lui, ce qui me vaut d'avoir chez moi quelques toiles de lui. Je l'ai rencontré, chez lui, un jour, dans sa belle maison au milieu d'un verger. Ce vieux monsieur était aussi un peu philosophe. Une personnalité attachante en tout cas. Autre exemple des rencontres que la vie m'a permis.

Chez Léopold Plomteux, on n'est point dans l'épure, comme chez Rothko, on est plutôt dans une effusion de couleurs. Les deux démarches ne sont pas contradictoires. Elles se rejoignent même, me semble-t-il.













Deux cas vécus : enterrement et baptême


Ce matin, j'ai accompagné ma mère à la messe de funérailles d'une de ses connaissances, que je ne connaissais pas. Ses filles lui avaient téléphoné pour annoncer son décès et étaient réjouies que ma mère vienne. Ma mère n'a cependant pas souhaité les saluer : l'office avait été trop long.

Maman a fait un énorme effort : marcher avec ses deux cannes de chez elle à l'Eglise Saint-Jacques, aller et retour, avec moi. Je ne minimise pas l'effort, loin de là, mais au lieu de se plaindre après, pourquoi ne pas se réjouir de l'avoir fait et donc relever ce qu'elle est encore capable de faire. J'essaye de faire comprendre ces choses-là à ma mère. Cela commence à faire effet : hier, dimanche, je ne m'étais pas engagé à manger avec elle à midi, elle l'espérait pourtant. Elle est allée seule et ça s'est bien passé ; mieux que ça, elle est allée faire quelques courses au Delhaize Proxy juste en face de chez elle, n'en revenant pas elle-même. Le chemin choisi est bien le bon : ne pas céder à une spirale de dépendance. Oui, maman, tu n'as pas besoin de quelqu'un avec toi pour tout faire. Dans cette voie, tu découvres ta liberté et tu nous permets, à nous, ton fils et tes deux petits-fils, de rester libres. Tu l'as vu, on ne t'abandonne pas, mais vraiment pas.

La messe des funérailles a peu touché ma mère : elle ne comprenait rien à ce qui se disait.

J'ai, pour ma part, été fort ému par deux choses :

- tous les témoignages étaient unanimes. La défunte, jusqu'à ses derniers moments, a été une personne de relation, qui maniait l'humour, qui semait de la joie, qui était altruiste, malgré les épreuves vécues. Deux filles, mais pas de petits-enfants. Les neveux et filleuls étaient là pour dire toute leur affection. Nombreux étaient ceux apparemment qu'elle avait touchés. J'ai reconnu dans l'assistance un garçon de mon quartier, musulman, qui était là. Au moment de l'A-Dieu, il a pris un peu plus de temps que les autres devant le cercueil : il disait la prière des morts, selon le rite musulman. Sur la porte d'entrée de l'église Saint Jacques, figure un panneau qui dit à peu près ceci : " Qui que tu sois, quelles que soient ta foi ou tes convictions, visiteur régulier ou visiteur d'un jour, sois le bienvenu, avec tout ce que tu portes en toi, tu y es chez toi, c'est la maison de Dieu" ;

- les textes bibliques lus au cours de la célébration exprimaient le testament spirituel de la défunte. Ces textes n'avaient pas été choisis au hasard. L'homélie en était d'autant plus cohérente. Qui avait choisi ces textes ? La défunte, de son vivant, ou ses filles ? Au retour, j'ai un peu raconté tout cela à ma mère. Mami, quel testament spirituel aimerais-tu nous transmettre ? Qu'aimerais-tu qu'on retienne de ta personnalité, de ta vie ? Y a-t-il des souvenirs, des paroles, des textes de la Bible qui t'ont marqué ? Elle m'a dit : je ne suis pas capable de répondre à des questions comme cela. J'en ai été chagriné.

Le même jour, je reçois des nouvelles d'un ancien étudiant. Il est marié, en couple gay, et dimanche, c'était le baptême de leur enfant (adoption ou mère porteuse, je ne sais plus), mais le vieux curé de la paroisse a été visiblement à la hauteur de la situation. Cela me réjouit.

P.S. L'ancien premier ministre Wielfrid Maertens a enfin pu se marier religieusement avec son épouse civile depuis 2008. Il fallait attendre en effet que sa précédente épouse soit morte. Divorcé remarié, le mariage religieux lui était refusé ; divorcé, remarié, mais veuf, l'Eglise lui offre l'accès au mariage ! Cqfd !

samedi 27 avril 2013

Intrusion au festival du film policier de Liège


Vu que Elio di Rupo, PS, avait inventé, à Mons, un festival du film d'amour, il a fallu que Didier Reynders, MR, crée, à Liège, un festival du film policier. Tout un programme, me direz-vous. La gauche et la droite. L'amour, à gauche, la police, à droite. Cela ne s'invente pas.

Hier, j'ai assisté, invité par un" ambassadeur bénévole" de la province de Liège, à une séance de cinéma précédée d'une remise de diplômes par un député provincial MR à quelques invités de marque qui devenaient de la sorte aussi ambassadeurs de la province de Liège. Il a commencé par les plus prestigieux : Michel Galabru (le nonagénaire adjudant Gerbère des Gendarmes de Saint Tropez présent sans son adjudante), Yves Boisset (réalisateur de films comme le Juge Fayard, dit le Shériff) qui avait l'air de s'emmerder ; Yves Régnier, dit le Commissaire Moulin, qui n'était même pas là, et Olivier Minne (monsieur Fort Boyard ... pourquoi ?). On attendait Julie Lescaut ! Une question de budget peut-être. Tous avaient l'air de se demander ce qu'ils faisaient là. Se qualifiant lui-même de "naufrage", Michel Galabru, alias l'adjudant Gerbère, a le mieux qualifié la soirée à laquelle j'avais été convié ... Mon hôte en était bien conscient, heureusement ; je n'aurais pas voulu être désobligeant à son égard.

Après les stars (?), il y eut les italiens méritants de la ville, gratifiés du même diplôme (entrepreneur en bâtiments, marchand de glace ...), normal vu que le film qui allait suivre était italien et parlait de l'Italie des années 1970 (Aldo Moro et les brigades rouges).

Les stars se sont vite éclipsées, mais j'aurai eu droit quand même à une poignée de mains du député  invitant, qui a fait comme s'il me connaissait depuis toujours, ce qui n'est pas du tout le cas. Ah, quand on est là invité par un politique !

De la remise des diplômes d'ambassadeur de la province à la réception qui a suivi tout était un peu cheep, petit, médiocre. Il ne suffit pas de dérouler un tapis bleu à la place du tapis rouge de Cannes, pour sortir du lot.

Un politologue avait même été invité pour un débat. Il a parlé, après le film, devant une poignée de spectateurs, pendant que les autres s'en allaient vers le buffet. Il n'y eut pas de débat, vu qu'il était attendu que des spectateurs agissent, inter-agissent, pro-agissent (comme dirait la ministre de l'Intérieur) et qu'il n'y en eut pas ...

A l'entrée, j'avais reçu un bracelet vert (tiens donc, pourquoi pas bleu ?) me donnant accès à un certain espace pour la réception. Je veux dire celui où on avait droit, aux frais du Prince, j'en conviens, à un verre de vin, blanc ou rouge, quelques sandwiches et sucreries. C'était sans compter un tout petit espace confiné, derrière un mur de bambous, pour les plus VIP que les autres : eux, avaient droit à du champagne. J'étais bien content de n'être pas parqué derrière les bambous. Heureusement, mon charmant compagnon de ce soir-là pensait comme moi. Après un verre et un sandwich, nous nous sommes esquivés.

Le pire, c'est que je ne voterai même pas MR aux prochaines élections !


mardi 23 avril 2013

A propos des "il faut " (ou pire, les "il faudrait quand même bien que ... ")


Je ne sais plus où j'ai glané ce commentaire sur l'obéissance dans la règle de Saint Benoît, mais j'ai envie de le partager.

L'obéissance, selon Benoît, est avant tout une vigilance (ob-oedire), et non une soumission : c'est trouver le courage de percevoir la voix de Dieu dans son coeur, au centre même de notre être. Cette attitude est le remède à tant de "il faut" par lesquels les hommes se rendent malades.

Dans pas mal de cas, les personnes dépressives ont, des années durant peut-être, gardé une image de soi qui ne cadrait pas avec ce qu'elles étaient vraiment. Sous la pression de leur entourage ou d'une éducation trop exigeante, elles se sont fait violence avec trop de "je veux" ou "il faut". Elles n'ont pas répondu à une image idéale ou cultivée. Et, tout à coup, elles doivent faire l'expérience de cette profonde impuissance qui est propre à la dépression. C'est la confrontation radicale avec son être limité, une expérience de la mort qui ne peut se surmonter que dans l'abandon de soi. Nous attaquer compulsivement à tout ce ce que nous éprouvons en nous comme mauvais ne peut que nous tendre exagérément et nous faire manquer la finalité de notre vie.

Les sentiments négatifs que nous découvrons en nous sont en opposition avec l'amour ... du prochain. Ce n'est pas en nous efforçant d'éliminer ces poins douloureux que nous les ferons disparaître. Il vaut mieux regarder en face nos blessures et nos angoisses, les tolérer et les accueillir comme une partie intégrante de notre être.

Le perfectionnisme conduit à une angoisse difficile à maîtriser ; celle de rater. Le perfectionniste échoue toujours et se condamne lui-même. Il est son propre juge et prononce journellement la sentence de sa culpabilité.

Si Dieu ne nous condamne pas, mais nous embrasse avec tendresse, pourquoi être si sévères avec nous-mêmes ? Il ne s'agit pas de plaider ici en faveur de la permissivité, du relativisme ou du manque du sens du devoir. En nous réconciliant avec nos faiblesses, nous ne les faisons pas disparaître, nous les traitons d'une autre manière. L'homme qui s'est ainsi libéré peut se détacher de la dictature. Il n'est pas exempté de toute performance, mais il est libéré de la contrainte d'être performant. Il peut être lui-même.

jeudi 18 avril 2013

Deux cartes blanches et des paradis

Le journal Le Soir a récemment publié deux cartes blanches écrites par des professeurs d'université à propos des paradis fiscaux.

L'une d'entre elles a pour co-auteur mon successeur à la chaire de droit fiscal à l'ULg, Marc Bourgeois, l'autre signataire étant Edoardo Traversa (professeur de droit économique et social à l'UCL). Ils répondent pertinemment aux propos tenus par Thierry Afschrift, professeur à l'ULB et par ailleurs avocat, du genre avocat d'affaires.

Je publie ce post pour deux raisons : 
- la première, pour rendre hommage à mon successeur pour ses propos, que je partage pleinement ;
- la seconde, pour regretter une fois de plus la malencontreuse situation créée par la double qualité de professeur et d'avocat. D'un professeur, on  est en droit d'attendre, vu son statut académique, une vision neutre et objective. Quand le professeur est aussi avocat, un doute surgit. Il n'est pas étonnant de voir celui qui s'enrichit en conseillant des paradis fiscaux à ses clients défendre la vision qui lui est favorable, car nul ne doute que de tels conseils sont prodigués dans de tels cabinets.

Je n'en dirai pas plus, invitant mes lecteurs à lire les contributions de l'un et des autres.

Le Soir, 08/04/2013, page/bladzijde 2

la carte blanche

Thierry Afschrift Professeur ordinaire à l’Université Libre de Bruxelles

Les paradis fiscaux, dernier monde libre

Pour Thierry Afschrift, les politiciens semblent oublier qu’à côté des paradis fiscaux, il y a aussi des enfers fiscaux, dont la Belgique. N’est-ce pas la politique de la Belgique qui suscite l’attrait pour les paradis fiscaux ?

Grâce aux révélations du Soir et d’autres journaux sur l’identité de certains actionnaires de sociétés offshore, il est heureusement probable que des trafiquants, des dirigeants corrompus ou d’autres criminels pourront être démasqués.

L’on a aussi désormais la preuve que le dictateur zimbabwéen Mugabe, qui a affamé son peuple et violé systématiquement les droits de l’homme pendant des décennies, s’est aussi constitué une fortune au détriment d’une des populations les plus pauvres du monde.
Ce sont des informations importantes pour la lutte contre la criminalité et l’élimination des tyrannies.
Il est dès lors surprenant que les politiques ne s’y intéressent guère et que ce soit au nom de la lutte contre la fraude fiscale qu’ils proposent une illusoire « suppression des paradis fiscaux ».
Aux yeux des dirigeants euro- péens, il semble ainsi essentiel d’entraver l’usage des paradis fis- caux, non par les trafiquants et les tyrans, mais par les simples citoyens.
Ils semblent oublier que s’il existe des paradis fiscaux, c’est parce qu’il y a des enfers fiscaux, et la Belgique est l’un des pires d’entre eux. Lorsqu’un État dépense plus de 55 pour cent de ce que ses habitants ont gagné, et
qu’il s’avère incapable de réduire réellement ses dépenses, il serait bien avisé de se demander si ce n’est pas sa politique qui suscite l’attrait pour les paradis fiscaux. Et en Belgique, malgré les annonces récurrentes de réduction du train de vie de l’Etat, les dépenses publiques ont augmenté de 27 pour cent depuis 2007.
Des milliers de Belges ont des intérêts dans des sociétés, des trusts ou des fondations localisés dans des pays à fiscalité avantageuse. Ce ne sont pas tous des criminels, ni même des fraudeurs du fisc.
Pour régler des successions complexes, investir en joint-ven- ture dans certains pays émergents, ou éviter des doubles taxations d’un même revenu, ils créent certaines de ces structures tant décriées.
Beaucoup aussi recherchent seulement la discrétion de leur patrimoine, à l’égard de partenaires d’affaires, de membres de leur famille ou de l’Etat lui-même. Aucune règle ne donne au pouvoir le droit de tout savoir.
La «transparence» est un devoir des gouvernements, une contrepartie à leur pouvoir et une manière de rendre compte des impôts, soit de recettes qu’ils obtiennent par la contrainte.
Il est fâcheux que cette notion soit retournée par les États contre leurs citoyens, pour leur demander, à eux, d’être transparents et de justifier du produit de leur travail et de leur épargne.
Ceux qui profitent légalement des avantages des paradis fiscaux n’encourent souvent aucune critique puisqu’aucune loi belge n’interdit d’acquérir des participations dans de telles sociétés, ni n’oblige à en déclarer la propriété. Les revenus de ces structures ne sont pas taxables en Belgique, sauf dans quelques hypothèses qu’il est assez aisément possible d’éviter sans enfreindre aucun texte légal.
Il est normal que l’Etat fasse valoir ses droits à l’égard de ceux qui ne respectent pas la loi.
Comme il doit admettre, dans un Etat de droit, que ce qui n’est pas interdit est permis et que ce que la loi ne déclare pas taxable ne doit pas l’être.
Serait-il alors immoral d’investir ailleurs pour éviter d’être sur-taxé ici ?
Il est injuste d’enfreindre une loi juste, mais si précisément on ne l’enfreint pas, où serait l’injustice? Et croit-on vraiment que nos lois fiscales, décidées au prix de multiples marchandages entre partis et groupes de pression, ont quelque chose à voir avec la justice? Elles sont seulement l’expression erratique de l’évolution de rapports de force. Les impôts sont une question de pouvoir, pas de justice.
Si, comme le disait Thomas d’Aquin, l’impôt est un «pillage légal», l’Etat peut l’exiger parce qu’il est légal, mais son sujet, s’il y échappe dans le respect des lois, même grâce à des pays exotiques, ne fait qu’éviter un pillage...
Les individus ont des droits et il n’existe pas de règle morale suivant laquelle un Pouvoir, même élu, pourrait décider à sa guise et sans limite, d’attribuer, sous prétexte de redistribution, les propriétés et les revenus des uns aux autres, au nom d’un « intérêt général » qu’il définit lui-même. S’il agit de la sorte, il fait la loi, et pourra en assurer le respect, mais il n’édicte aucune règle éthique.
Quant aux paradis fiscaux eux-mêmes, on serait malvenu de les montrer du doigt parce qu’ils ont choisi de ne pas écraser leur population de charges comparables à celles qui nous accablent.
Ils fournissent au contraire la preuve qu’il existe d’autres choix que celui de l’État fort ou de l’Etat Providence.
Les paradis fiscaux sont des États souverains, qui choisissent librement leur système économique.
Pratiquement tous reconnaissent l’ensemble des libertés fondamentales au moins autant que la Belgique, et leurs dirigeants sont, presque partout, issus d’élections libres.
La misère est à Cuba, pas aux îles Caïman; le chômage endémique est en Martinique assistée par la France, pas aux Bahamas ou aux Bermudes, et tout indépendant ou salarié belge rêverait de bénéficier des pensions et autres prestations sociales des Suisses.
Il n’est pas fatal que l’Etat soit toujours, comme le disait Bastiat, «la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde». Des États avec peu d’impôts ne sont pas pour cela archaïques, inefficaces ou injustes.
Ces États sont au contraire l’expression concrète de ce principe énoncé à l’Assemblée nationale en 1789 : « Un peuple libre n’acquitte que des contributions », soit le prix des services que lui rend le Pouvoir, «un peuple esclave paie des impôts ».

Copyright Rossel & Cie All rights reserved - Tous droits reserves - Toute reproduction, meme partielle est interdite
H=f

La réponse


Dans une carte blanche publiée ce lundi dans « Le Soir » sur l’évasion des capitaux dans les paradis fiscaux, Thierry Afschrift, professeur de droit fiscal à l’ULB, dénonçait la rage taxatoire en vigueur en Belgique. Deux collègues de l’UCL et de l’ULg lui donnent la réplique.

Les impôts sont ce que nous payons pour une société civilisée», dit Oliver Wendell Holmes, ancien juge à la Cour suprême des États-Unis. Le président Franklin Roosevelt reprit ces mots à son compte en y ajoutant « trop d’individus, toutefois, voudraient une civilisation au rabais ».
Les actuelles révélations de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) concernant l’utilisation de juridictions offshore ont suscité les réactions les plus diverses, des inconditionnels de la transparence aux fanatiques du secret. Elles ont servi également de prétexte chez certains pour tenter une remise en cause plus fondamentale : celle de la légitimité du système fiscal, voire de l’impôt dans son principe.
L’évasion fiscale – entendue comme comportement licite visant à éviter le paiement de l’impôt – ne serait que la réaction légitime à un système oppressant et injuste, le symptôme naturel du caractère spoliateur et arbitraire d’une fiscalité débridée, le seul recours effectif du contribuable soucieux de protéger le produit de son travail de la voracité d’une bureaucratie assoiffée d’argent, vouée à faire disparaître ce dernier dans le trou noir d’une redistribution aveugle.
À l’échelle internationale, le fait de s’abriter derrière des paravents fiscaux plus cléments ne serait que l’illustration de la liberté de l’individu de choisir ce qui lui convient le mieux, récompensant ainsi les États ayant fait le choix d’organiser souverainement la vie en société sur leur territoire selon d’autres modalités que celles choisies par la Belgique (sous- entendu: en exigeant peu ou pas d’impôt).
Cette caricature – malheureusement bien présente dans les médias – est dangereuse. Pour différentes raisons.
Tout d’abord, elle fait l’impasse volontaire sur la relation qui existe entre le niveau des prélèvements publics obligatoires et celui des services publics offerts en retour. Cet argument est classique, mais il mérite d’être rappelé. On peut y objecter que les structures étatiques sont trop lourdes et inefficaces,

La relation à l’impôt est une relation à autrui, aux autres membres
de la même société


Que les choix opérés au niveau des décideurs politiques ne le sont pas toujours dans l’intérêt général, mais au profit de groupes de pression particuliers, c’est certes partiellement vrai, mais cette critique ne peut être généralisée au point de nier que les ressources perçues par l’État sont dans leur immense majorité redistribuées à la population auprès de laquelle elles sont perçues. Nous sommes aujourd’hui bien éloignés de ce qui était appelé impôt (tributum en latin, origine du mot français tribut) à la fin de l’Antiquité ou au Moyen-Âge, qui s’apparentait à de véritables exactions au bénéfice exclusif et personnel du pouvoir en place (qu’il soit local ou étranger). 
En dépit de ses imperfections manifestes, le système fiscal aujourd’hui se distingue nettement de celui que certains philosophes, à juste titre, condamnaient à l’époque.
Ensuite, cette caricature occulte le véritable rapport entre l’impôt, d’une part, et les droits individuels, tels que la liberté et la propriété, d’autre part. La liberté et la propriété n’existent pas en l’absence d’appareil étatique qui permet d’en garantir l’effectivité. Or, l’État ne peut exister sans moyens financiers et, à l’heure actuelle, il n’est pas envisageable de financer un État uniquement sur des contributions volontaires (même si, reconnaissons-le, tel serait l’idéal). Dans cette optique, la liberté et la propriété dépendent de l’impôt. Ce n’est donc pas le principe de l’impôt qui porte atteinte aux droits individuels, mais l’absence de celui-ci qui les fragilise (1).
Enfin, la présentation simpliste de l’impôt par ses opposants radicaux occulte l’enjeu majeur de l’obligation fiscale. Celle-ci ne régit pas uniquement le rapport isolé entre l’individu (le contribuable) et l’État (vu comme appareil bureaucratique désincarné). Au contraire, la relation à l’impôt est, avant toute chose, une relation à autrui, aux autres membres de la même société. Lorsqu’un citoyen ou une entreprise réduit sa contribution fiscale, que ce soit de manière légale ou illégale, l’économie qu’il réalise devra être compensée par une augmentation de la contribution réclamée à d’autres. Si ce manque est financé par l’emprunt, c’est alors sur les générations futures que se reporte cette obligation. 
Par la fraude, ou même l’évasion fiscale, on observe, quel que soit le niveau global des dépenses publiques, une étrange et paradoxale redistribution des contribuables honnêtes vers les autres.
Certes, personne ne peut être contraint de partager les choix politiques opérés par la société à laquelle il appartient. Néanmoins, et c’est là une question de cohérence, on ne peut prétendre aux bénéfices que l’on retire à vivre dans une société en voulant éviter à tout prix d’y contribuer en fonction de ses capacités. C’est à cela que Roosevelt faisait référence lorsqu’il parlait de «civilisation au rabais». Éviter l’impôt aujour-d’hui ne pourrait être vu comme un acte cohérent de résistance à l’oppression que s’il s’accompagnait d’une renonciation à l’ensemble des bénéfices présents et futurs attachés à l’appartenance à la société belge.
La question de la régulation fiscale et financière des activités réalisées dans les paradis fiscaux est urgente et le monde politique se doit d’y apporter une réponse univoque et visible, préalable nécessaire à une indispensable refonte de notre actuel système fiscal. Il en va en effet non seulement de la viabilité des finances publiques de nos États européens et d’une concurrence non faussée entre États, mais aussi, plus fondamentalement, de la légitimité de notre civilisation, basée notamment sur le principe de l’impôt comme contribution de chacun aux besoins collectifs selon ses capacités. L’impôt n’est pas la négation de la liberté, il en est le prix.

(1) Voir à ce sujet le livre de Liam Murphy & Thomas Nagel, The Myth of Ownership. Taxes and Justice, Oxford University Press, 2002.

Copyright Rossel & Cie All rights reserved - Tous droits reserves - Toute reproduction, meme partielle est interdite

A vous de juger. Moi, c'est fait.

Ils étaient sur le lac, en train de pêcher, et lui sur la rive

Je partage ici l'homélie de mon frère François.


3ème dimanche de Pâques, année C
Evangile - Texte (Jn, 21, 1-19)
21 °1 Après cela Jésus se manifesta encore à ses disciples à la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta.
°2 Simon-Pierre, Thomas surnommé le Jumeau, Nathanaël de Cana en Galilée, et les fils de Zébédée étaient là ensemble avec deux autres disciples de Jésus. °3 Simon-Pierre leur dit : “Je vais pêcher” ; et eux lui disent : “Nous y allons aussi avec toi.”
Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là ils ne prirent rien. °4 Lorsque déjà le jour se levait, Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était Jésus.
°5 Jésus les appelle : “Dites donc, les enfants, avez-vous quelque chose à manger ?” Ils lui répondent : “Rien.” °6 Alors il leur dit : “Jetez le filet sur la droite de la barque, vous allez trouver.” Donc, ils le jettent, mais ils n’arrivent pas à le ramener tellement il est plein de poissons. °7 Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : “C’est le Seigneur.”
Quand Simon-Pierre l’entend dire que c’est le Seigneur, il remet son vêtement, car il est sans rien, et il se jette à l’eau. °8 Les autres disciples arrivent avec la barque ; de fait, ils ne sont pas loin du bord, une centaine de mètres, et ils traînent le filet avec les poissons.
°9 Quand ils sont descendus à terre, ils voient un feu de braises préparé avec du poisson dessus et du pain. °10 Jésus leur dit : “Donnez-nous donc des poissons que vous avez pris.” °11 Simon-Pierre monte dans la barque et amène le filet sur le rivage. Il était plein de gros poissons, 153 en tout, mais avec tout ce nombre le filet ne s’était pas déchiré.
°12 Alors Jésus leur dit : “Venez donc déjeuner.” Aucun des disciples n’osait lui demander : “Qui es-tu ?” Car ils savaient bien que c’était le Seigneur.
°13 Jésus s’avança, il prit le pain et le leur donna, et de même pour les poissons. °14 C’était la troisième fois que Jésus se manifestait à ses disciples après sa résurrection d’entre les morts
°15 Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ?” Pierre lui dit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime.” Et Jésus lui dit : “Fais paître mes agneaux.” °16 Puis une seconde fois il lui demanda : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ?” Il répondit : “Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime.” Alors il dit : “Fais paître mes brebis.”
°17 Pour la troisième fois il lui demanda : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu bien ?” Pierre devint triste parce que Jésus lui demandait pour la troisième fois : “M’aimes-tu vraiment ?” Il répondit : “Seigneur, tu sais tout, tu sais que vraiment je t’aime.” Et lui, il dit : “Fais paître mes brebis.
 °18 En vérité, en vérité, je te le dis : quand tu étais plus jeune tu te mettais ta ceinture et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les bras, et un autre te mettra ta ceinture et t’emmènera où tu ne veux pas.”
°19 Jésus disait cela pour faire comprendre de quelle façon Pierre devait mourir et rendre gloire à Dieu ; car il disait bien : “Suis-moi !”
°20 Pierre alors se retourne et voit le disciple que Jésus aimait, celui qui était à table juste contre la poitrine de Jésus et lui avait demandé : “Seigneur, qui va te trahir ?”
°21 En le voyant, Pierre dit à Jésus : “Et lui, que devient-il ?”
°22 Jésus lui répond : “Si je veux qu’il reste jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi !”
°23 Voilà pourquoi on s’est mis à dire parmi les frères que ce disciple ne devait pas mourir. Mais Jésus n’avait pas dit : “Il ne va pas mourir” ; il avait dit seulement : “Si je veux qu’il reste jusqu’à ce que je vienne.”
°24 C’est ce même disciple qui s’est porté témoin de ces choses et les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai.
°25 Jésus a encore fait bien d’autres choses qui ne sont pas écrites dans ce livre. Si on les racontait une par une, je crois que le monde entier serait bien petit pour les livres qu’on écrirait.
 Homélie de fr. François Dehotte, o.s.b.
Quelqu'un m'a demandé pourquoi l'évangile précise que Simon-Pierre pêchait sans vêtement et pourquoi il s'est rhabillé avant de se jeter à l'eau. Il nous semble que nous aurions fait l'inverse et certains commentaires ont pensé que l'apôtre, sous le coup de l'émotion, avait un peu perdu la tête.
Ce n'est pas certain. Pierre pêchait nu parce que c'était plus commode et moins dangereux. Ainsi, il n'était pas gêné dans ses mouvements et il risquait moins d'être happé par le filet ou, s'il tombait à l'eau, d'être entraîné vers le fond par le poids de ses habits. Cela ne posait pas de problème de décence, puisque tout se passait dans l'obscurité nocturne, au large et entre hommes. Mais les pêcheurs gardaient leur vêtement à portée de main pour le retour : sait-on jamais, on pourrait rencontrer un lève-tôt qui grille des poissons sur le rivage dans les premières lueurs de l'aurore.
"C'est le Seigneur !" Le disciple aurait pu dire : "C'est Jésus." Il dit : "C'est le Seigneur", en employant le mot devenu traditionnel qui désigne Dieu lui-même sans prononcer son nom. Pierre se précipite aussitôt vers lui, sans attendre que les rameurs ne rejoignent la terre, mais sa hâte ne l'empêche pas de passer un vêtement. C'est la moindre des choses pour aller en présence du Seigneur. Aucune étourderie, donc, dans son comportement. Plutôt des gestes bien pesés, accomplis sans hésiter par un homme qui connaît tout à la fois son métier, les usages et l'urgence des retrouvailles.
Bien entendu, par-delà ces considérations pratiques, on peut chercher des significations symboliques. On pourrait songer, par exemple, à l'épouse du Cantique des cantiques : elle hésite à se lever de son lit pour aller ouvrir à son bien-aimé, parce cela l'obligerait à remettre sa chemise, et elle arrive trop tard quand elle se décide enfin (Ct 5,3-6). Par contraste, l'empressement de Simon-Pierre est déjà la réponse à la question qui va lui être posée : "M'aimes-tu ?"
Je vous propose une autre interprétation, fondée sur un détail du texte, à mi-chemin entre le réalisme et le symbole. Au début du récit, Simon-Pierre dit à ses compagnons : "Je vais à la pêche." Un peu comme s'il leur proposait un passe-temps. Mais on pourrait traduire, plus littéralement : "Je retourne pêcher." Ce qui veut dire : je reprends mon activité professionnelle d'autrefois. Nous avions tout quitté pour accompagner Jésus, mais la parenthèse est fermée, on ne va pas continuer à se raconter des souvenirs en soupirant, il faut bien vivre. Les autres partagent son avis : "Nous allons avec toi."
Les pêcheurs déposent leur mission d'apôtres comme on dépose un vêtement de travail, parce que la tâche est terminée, parce qu'on a perdu son emploi. Jésus est ressuscité, bonne nouvelle, nous l'avons vu, Thomas l'a même vu de tout près, alléluia, mais il a échappé à nos regards, le temps où nous participions à son œuvre est révolu.
Pourtant, le vêtement d'apôtre reste à portée de main. Qui est cet inconnu qui veut du poisson alors qu'il en a déjà sur la braise ? C'est le Seigneur ! Il suffit de cela pour que barque et filet soient déjà loin derrière. Le pêcheur redevient l'apôtre, il a repris sa tenue de service, sans délai. Je n'oserais pas dire : aussi sec.
P.S. Une petite chose me chiffonne : le disciple que Jésus aimait, Jean l'évangéliste, n'était pas pêcheur (il ne faut pas le confondre en effet avec Jean, le fils de Zébédée) ; Jean l'évangéliste appartenait à une grande famille de Jérusalem, liée au Temple. Les autres l'avaient-ils invité à une partie de pêche ?


mercredi 17 avril 2013

Et bien, avec mami ... on n'est pas sorti de l'auberge !

Je sais que, pour maman, le premier défi est avant tout d'apprivoiser la solitude. On ne tourne pas aussi facilement la page de 65 ans de vie commune, même si, sur l'avant-fin, avant l'ultime réconciliation, cela ressemblait plus à l'enfer qu'au paradis. Il ne faut pas idéaliser les vieux couples : il leur arrive de se détester et de trouver les moyens de faire mourir l'autre à petit feu. Le plus touchant est l'ultime réconciliation, comme si tout cela n'était plus qu'une péripétie.

J+1: Cet appartement où je vis est beaucoup trop grand et puis on me laisse seule.
J+2: Il faut absolument trouver une maison de repos.
J+3 : Première visite d'une maison de repos : ah non, les chambres sont trop petites et tu as vu les gens !
J+4 : Deuxième visite d'une maison de repos : mais on est hors de tout ici, à la campagne ; il n'y a même pas un magasin.
J+5 : Je suis quand même bien dans mon appartement, mais Concetta qui est venue à 14h00 pour me tenir compagnie est partie à 16 heures ! Après, je suis toute seule.
J+6 : Je n'ai plus envie de cuisiner. Une amie m'a dit qu'on pouvait me livrer des repas à domicile ; j'ai essayé : c'est dégueulasse. Je n'ai plus envie de manger.
J+7 : Je m'ennuie. Je n'ai rien à faire. Toutes les veuves que je connais partent en voyage, assistent à des conférences, vont au concert et ont des chevaliers servants. Mais, maman, elles ont 20 ans de moins que toi ! Pourquoi ne te remets-tu pas à l'aquarelle ? Tu peux lire aussi, faire des mots croisés, tricoter, faire du crochet ... prier ? Mais tout cela, c'est toute seule. Oui, en effet.
J+8 : Troisième visite d'une maison de repos, en ville, en face du Cinéma Sauvenière. Verdict : les chambres sont minuscules et puis les gens ne se parlent pas et ont l'air éteint.
J+9 : Maman, je t'invite au restaurant ! Cela se passe bien. On devrait faire cela plus souvent, me dit ma mère ... mais de toute façon, après, tu me laisseras quand même toute seule ...
J+10 : Nouveau resto ! Paie la note avec ta carte, me dit ma mère, tu m'as dit que c'est si facile. Euh oui .. mais je ne peux pas payer à chaque fois, je vais me retrouver sur la paille. Notre compte en banque n'est-il pas commun maintenant, me dit-elle ? (Gloups)
J+11 : J'en ai marre de ces maisons de repos. Les directeurs sont tous en vacances ... et, quand je téléphone, le dimanche, on ne me répond pas. Mais maman, tu pourrais peut-être attendre le lundi ou la fin des vacances ... Mais moi, ce que je veux, c'est une réponse !
J+12 : Je suis quand même bien dans mon appartement. Je vais faire comme Papi, rester là, jusqu'au moment d'aller à l'hôpital. Mais il faut que tu téléphones à la maison de repos que j'ai été voir avec mon amie, c'est très bien, cela me plaît, mais ils vont encore dire qu'il y a un an d'attente. Te rends-tu compte de un à trois ans d'attente, à mon âge ? Je ne serai plus là ! Ce n'est pas si sûr.
J+13 : La maison de repos, une des plus plaisantes de Liège, ne prend pas deux semaines pour signaler une chambre libre. Ma mère est contente, elle n'a plus d'angoisse sur son avenir : elle sait où elle va aller. Je téléphone pour obtenir un rendez-vous pour voir la chambre, voir quels meubles personnels pourront être installés..
J+14 : Nous nous rendons sur place. Ma mère s'énerve. La réceptionniste est au téléphone et ne lui manifeste pas assez d'attention. Il y en a une qui la tient au téléphone, me dit-elle ... Ca va durer combien de temps ? Maman, va t'asseoir. Je dois aller aux toilettes. Pendant ce temps, la réceptionniste se libère ... Excusez-nous, maman est aux toilettes. Ma mère revient. Et alors ? Elle est encore au téléphone ! ... Ca va durer combien de temps ? J'ai rendez-vous ! Oui, madame, vous avez rendez-vous à 10h30 et il est 10h20. Cette réponse ne convient pas du tout à ma mère ... Je découvre, pour ma part, les lieux. Le bâtiment est très grand, moderne, dans un environnement verdoyant, avec plusieurs salons, un bar, un vrai restaurant, un piano à queue. La chambre qu'on nous présente, catégorie I, comprend une salle de bains, un WC privé, une grande penderie dans l'entrée, une grande pièce avec des porte-fenêtres donnant sur un jardin, avec une terrasse privative. On ne peut rêver mieux. Ce sera : non. Les couloirs à parcourir sont trop longs (ce qui est vrai) et puis je n'ai pas envie de devoir vider mon appartement et vendre mes meubles. Je ne me sens pas bien, me dit-elle, partons.
J+15 : Et, pour mon argent, comment va-t-on faire ? Maman, je te l'ai déjà expliqué 30 fois ! Quelqu'un m'a dit qu'il ne faut surtout pas aller dans "telle" maison de repos. Mais tu devrais quand même te renseigner sur telle autre, puisqu'une de tes amies bénédictines t'a dit que c'était bien.

Mais, maman, que veux-tu exactement ? Je n'arrive plus à suivre.

lundi 15 avril 2013

Bouffeurs de curés

Autour de moi, j'ai quelques amis laïcs convaincus et bouffeurs de curés dès qu'ils le peuvent. Ils semblent trouver plaisir à cela. La source de ce plaisir pose question, autant que son expression.

Leurs commentaires sur Facebook m'affligent. Ils n'en ratent pas une pour dénigrer ceux qui croient à autre chose qu'à leur monde sans dieu. Je ne me permets pas la même chose à leur encontre. Peut-être suis-je moins conditionné, et donc plus libre, qu'eux.

S'agissant d'amis cultivés, des intellectuels même, je m'étonne régulièrement - et je regrette - de les entendre tenir des propos dignes d'un forum des lecteurs sur le journal La Meuse (avec tout le respect que j'ai pour les lecteurs du journal La Meuse).

Je vais m'en expliquer.

L'occasion leur est donnée, pour l'instant, d'exprimer leur mépris et leur haine, je ne trouve pas d'autres mots, à propos de l'invraisemblable débat français relatif au projet de loi concernant le mariage pour tous.

Il est évident - mais est-ce une surprise ? - qu'une frange non négligeable de citoyens français est animée de sentiments conservateurs, identitaires et même franchement réactionnaires. Ces gens ont peur. Ils auront toujours peur quoi qu'il arrive. Certains d'entre eux ont peur depuis la révolution française, qu'ils n'ont pas encore assimilée. Ces français sont arc-boutés, par peur, sur des valeurs, les leurs, qui les figent dans un état qu'ils osent relier à "la nature", à défaut d'autre argument. Des curés en soutane (cela les rassure) les confortent : ils ont ainsi la caution de l'Eglise. Cela m'inquiète. Mais bien plus inquiétant encore est le comportement des hommes politiques de droite (l'UMP, pour ne pas la nommer, où l'on doit trouver autant de francs-maçons que de cathos bon teint ... l'un n'excluant pas l'autre, dans ce monde opportuniste). Il est vrai, l'UMP, Iznogoud parti, n'a plus ni calife, ni vizir, et se cherche un peu. Alors, à défaut d'une âme, on fait flèche de tout bois. Il est quand même hallucinant, après six mois de débat parlementaire, où tout a été dit et redit de part et d'autre, d'entendre, dans la bouche de parlementaires UMP, qu'il n'y a pas eu de débat, que le gouvernement nie le parlement et que cette loi, si elle est votée, le sera contre la volonté des français. Curieuse conception de la démocratie parlementaire.

Revenons à mes laïcs.

Pourquoi, quand une frange conservatrice de l'Eglise s'exprime, identifient-ils celle-ci à la communauté des croyants et surtout font-ils sans arrêt référence aux affaires de pédophilie, qui n'ont rien à voir ? C'est pourtant ce que j'ai lu et entendu de la bouche de personnes averties pour fustiger ces hypocrites qui n'ont rien dit quand des curés se livraient à des privautés (les mots utilisés étaient moins convenables que cela) et se démènent maintenant contre le mariage pour tous (dont j'ai déjà dit que j'étais partisan par principe).

Il ne s'agit pas, en ce qui me concerne, de "fermer les yeux", mais d'interroger mes interlocuteurs. Que connaissez-vous de la religion pour réduire celle-ci aux "affaires" qui seules semblent vous intéresser  et être le critère absolu pour dénigrer et ironiser ? Frigide Barjot ne représente pas grand chose, malgré sa haute prétention, mais vous me semblez souvent vous situer à son lamentable niveau.

Jamais, je ne me permettrai de dire à mes amis laïcs sans confession ce qu'ils me disent, et surtout pas avec leurs mots. Peut-être est-cela qui nous distingue ?


dimanche 7 avril 2013

Musées gratuits

Ce dimanche, l'accès aux musées de la ville de Liège étant gratuit, j'en ai profité pour flâner un peu dans ma ville. Les terrasses étaient bondées en ce vrai premier jour de printemps, où le soleil et un peu de douceur étaient enfin au rendez-vous.

Mes pas m'ont conduit vers le Musée de la vie wallonne, installé dans l'ancien et très beau couvent des frères mineurs. Un musée consacré aux traditions de Wallonie. Une illustration de ce qu'est l'âme wallonne ? Ce n'est peut-être pas si simple que cela. Le liégeois ressent-il un quelconque émoi face à une société de gilles de Binche ?







J'en avais gardé des souvenirs d'enfance, n'y étant plus retourné depuis. M'avaient frappé alors une très belle collection  de marionnettes liégeoises et la reconstitution d'intérieurs anciens depuis la renaissance jusqu'aux années 1960. Ceux-ci existent toujours, mais j'ai été déçu de ne pas voir les marionnettes dont le musée est propriétaire (plus de 600 !). Certaines sont exposées dans le théâtre de marionnettes, mais ne sont visibles que par ceux qui assistent aux spectacles. Trop liégeoises et pas assez wallonnes, sans doute ...





Autre absence étonnante dans la section consacrée aux religions en terre wallonne. Il y est question de toutes les grandes religions officielles, auxquelles la laïcité est assimilée, ce qui m'effare toujours un peu. Mais très peu de choses finalement sur les cultes et les dévotions populaires. Je pensais à Saint Gilles, l' "ewaré ", à Liège, prié pour les problèmes ophtalmologiques et à Sainte Geneviève, vénérée par ce qu'elle a le pouvoir d'apaiser la "fièvre lente"(" la fîve linte "). Rien non plus sur le culte antoiniste, né en région liégeoise (Jemeppe-sur-Meuse), la seule religion née en Belgique, en 1910, et qui a essaimé hors de nos frontières. Un mystérieux temple, encore en activité, se trouve pourtant à quelques mètres seulement du musée. Cette religion d'inspiration chrétienne, fondée sur la guérison personnelle, à l'aide de fluides et de contacts avec les défunts, a essaimé dans plusieurs pays. On recense 64 temples, surtout en Belgique et en France.





Temple antoiniste de la rue Hors-Château, au pied de la montagne de Bueren, à Liège,
à 50 mètres du Musée de la Vie wallonne


Temple antoiniste, Quai des Ardennes, à Liège


La même impression de trop peu se manifeste à propos des traditions carnavalesques.

J'ai pris beaucoup de plaisir, par contre, à tout ce qui touchait aux vêtements, aux uniformes, au paraître.

Et ai regardé, avec amusement, une originale exposition temporaire consacrée aux chapeaux.



Pas mal d'étrangers visitaient le musée en même temps que moi (allemands, hollandais, espagnols, français, entre autres). Merci aux étudiants Erasmus !

samedi 6 avril 2013

Le premier jour de la semaine


Les quatre évangiles sont d'accord là-dessus : il s'est passé quelque chose, le premier jour de la semaine, le jour qui a suivi le sabbat, en cette fête de la Pâque de cette année-là : plusieurs témoins vont raconter une étrange expérience. Celle d'un tombeau vide. 

Les récits qui nous sont rapportés ne coïncident pas, mais il est intéressant de les confronter.

Celui de l'évangéliste Jean est sans doute le plus crédible, car il raconte ce qu'il a vu et vécu lui-même : " Celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est conforme à la vérité " (Jn, 19, 35) ; " C'est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les as écrites " (Jn, 21, 24). Il est le seul témoin oculaire à avoir rapporté ces événements. Les autres (Mathieu, Marc et Luc) rapportent ce qu'on leur a dit. Luc aussi se montre crédible pourtant : "il m'a paru bon, à moi aussi (de composer un récit des événements), après m'être soigneusement informé de tout depuis les origines " (Lc, 1, 3).

La liturgie, cette année, proposait à la méditation précisément les deux récits de Luc et de Jean, celui de Luc, lors le de la vigile pascale (Lc, 24, 1-12), le samedi soir, celui de Jean, le dimanche matin (Jn, 20, 1-9).

Ces deux récits situent l'événement le premier jour de la semaine, le jour qui suit le sabbat, mais ne disent rien de ce qui s'est passé dans le tombeau où Jésus avait été enseveli, avant qu'il ne soit découvert vide. Ils nous racontent, avec des variantes, la confrontation de proches de Jésus avec ce tombeau vide. Ils évoquent aussi une expérience qui repose sur deux piliers : une parole et la perception d'un corps qui s'est donné à voir et à toucher, mais avec réserve.

Le récit de Jean.

Dans la version de Jean, la figure centrale est Marie de Magdala: Marie-Madeleine, celle-là même que Jésus avait libérée de sept démons (Lc, 8, 2), et qui se tenait au pied de la croix, avec Marie, la mère de Jésus, et une troisième marie, la femme de Clopas, la soeur (ou la belle-soeur) de la mère de Jésus, la mère des "frères de Jésus" (Jn, 19, 25) .

Le jour vient à peine de poindre, Marie-Madeleine se rend au tombeau pour se recueillir devant le tombeau de Jésus, son aimé, depuis sa libération des sept démons. Vient-elle les mains vides ? Le texte n'en dit rien.

Quand elle arrive, elle constate que la pierre qui fermait le tombeau a été roulée. Elle n'y pénètre pas. Elle court pour annoncer cette découverte. Elle rejoint Pierre et Jean, le disciple que Jésus aimait. Elle n'annonce pas la résurrection de Jésus, contrairement à ce qu'on entend souvent dire. Elle se borne à rapporter ce qu'elle a vu : le tombeau a été ouvert. Le cadavre de Jésus a peut-être été enlevé : mais par qui ? et pourquoi ? Tel était l'état d'esprit de Marie-Madeleine, à ce moment-là. Son message est le suivant : " On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l'a mis " (Jn 20, 2). Marie est à la fois dans l'incompréhension et l'inquiétude.

Informés, Pierre et Jean courent au tombeau pour vérifier les dires de Marie-Madeleine et constater eux-mêmes de visu ce qui leur a été rapporté. Jean arrive le premier. On dit souvent qu'il est arrivé le premier parce que, plus jeune, il a couru plus vite que Pierre. C'est oublier un aspect du charisme de Jean. A plus d'une reprise, il a devancé Pierre et les autres disciples dans la compréhension et la reconnaissance de Jésus (Jn, 13, 24 ; 18-12-16; 21, 20-23). Il n'est pas étonnant qu'il soit aussi le premier en ce moment capital.

Arrivé le premier, Jean ne pénètre pas le premier dans le tombeau ; il a vu des linges  abandonnés, mais laisse la préséance à Pierre.

Qu'en est-il exactement ? Jésus a été enseveli dans un tombeau neuf appartenant à Joseph d'Arimathie, Nicodème étant aussi présent (Jn, 19, 38-39).  Il semble que les trois Marie, présentes au pied de la croix étaient là aussi (Mt, 27, 55-56). Ils ont apporté une quantité considérable d'un mélange de myrrhe et d'aloès, plus de trente kilos (!), une fortune, pour ensevelir Jésus selon les rites des juifs. Ils ont aussi apporté des linges. S'agissait-il de bandelettes (comme on peut lire dans l'évangile de Jean) ou d'un linceul (comme on peut le lire dans les trois évangiles synoptiques) ? Plus que vraisemblablement, il devait s'agir d'un linceul, la tradition des bandelettes étant plutôt égyptienne.

Pierre découvre un tombeau vide, le linceul fourni par Joseph d'Arimathie "affaissé" sur lui-même et le linge qui avait recouvert la tête (pour serrer la mâchoire) roulé à part (Jn, 20, 8). Jean alors entre seulement.

Devançant tous les autres, " il vit et il crut " (Jn, 20, 8). Dans ce récit, c'est Jean, le premier, qui franchit le pas de la foi. Jean ne dit pas en quoi il a cru précisément. Sa foi naît du vide. Seul un aimant peut ainsi trouver le vide habité. Oui, pour Jean, le vide du tombeau est habité. Jean croit parce qu'il aime absolument Jésus. Il faut de l'amour pour décrypter les signes. C'est l'amour qui fait voir la vérité. Il faut aimer pour croire.

Le texte se termine par une mention que je n'avais jamais relevée : " après quoi, les disciples s'en retournèrent chez eux " (Jn, 20, 10). D'autres avaient-ils suivi Pierre et Jean ? On peut le croire. On ne sait toutefois pas quel est alors l'état d'esprit de Pierre, ni celui de ces autres disciples. Sont-ils toujours dans l'incompréhension ou dans la foi ?

Marie-Madeleine était présente lors de la visite par Pierre et Jean et les autres disciples. Après leur départ, elle est restée, encore un peu, se tenant en dehors, près du tombeau, pleurant. Elle reste par amour. Avec Jean, elle exprime cet amour qui transfigure l'événement. Contrairement à Jean, pourtant, Marie-Madeleine n'a pas cru d'emblée.

Marie-Madeleine reste dans le chagrin du Jésus qu'elle aimait corporellement pour sa présence, son regard, ses gestes, son pardon.

Comment va-t-elle basculer vers un autre amour ? Le récit parle de deux anges, d'une rencontre, d'une parole et d'un envoi.

Quand la Bible dit que des anges interviennent, c'est toujours pour donner du poids au message : " Pourquoi pleures-tu ? " (Jn, 20, 13). Il va s'agir pour Marie-Madeleine de passer outre la tristesse et surtout le pourquoi de sa tristesse (" On a enlevé, mon Seigneur, et je ne sais où on l'a mis ") ( Jn, 20, 13).

Jésus alors se fait voir à elle. C'est bien lui, mais elle ne le reconnaît pas. " Pourquoi pleures-tu ? Que cherches-tu ? " (Jn, 20, 15). Une nouvelle fois, la question qui peut l'emmener au-delà de sa tristesse lui est posée. Elle pense avoir affaire au jardinier et lui demande, dans sa logique, que le corps de Jésus lui soit rendu (Jn, 20, 15).

Comment les choses se passent-elles alors ? Elle s'entend appeler par son nom : " Marie  " (Jn, 20, 16). C'est sur cet appel par son nom que Marie va basculer dans la foi. Une parole. Un nom. La réponse : " Rabbouni " (Jn, 20, 16). Le mot qui exprime l'amour toujours vivant.

Il n'est point de foi sans amour. L'amour précède la foi. Je le répète. Les signes sont secondaires : " Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu " (Jn, 20, 29).

Marie pourtant n'a pas encore franchi le dernier pas de sa conversion. Elle aimerait retenir Jésus près d'elle ... " Ne me retiens pas ", lui dit Jésus (Jn, 20, 17). Pour vivre un deuil, il faut laisser l'autre s'en aller. Pour accueillir Jésus autrement dans sa vie, Marie-Madeleine doit accepter ce pas.


Le récit de Luc

Plusieurs femmes, qui avaient suivi Jésus en Galilée (Luc nous dit qu'il s'agissait de Marie de Magdala, de Jeanne, la femme de Chouza, de Marie de Jacques et d'autres femmes) (Lc, 24, 10) se sont rendues, au tombeau de Jésus, chargées d'aromates et de parfums, pour ensevelir le défunt, au petit matin, le premier jour de la semaine (Lc, 23, 55 ; 24, 1). C'était la coutume et, seul, le sabbat, justifiait qu'elles interviennent si tard.

Leur démarche peut toutefois surprendre. Comment allaient-elles pouvoir faire la toilette de la dépouille de Jésus, alors qu'une lourde pierre barrait l'entrée du tombeau ? Pourquoi venir pour faire la toilette mortuaire de Jésus, alors qu'elle avait déjà été faite le vendredi (en présence de Joseph d'Arimathie et de Nicodème) ? (Jn, 19, 38-39) Comp. toutefois, Lc, 23, 55-56.

Elles aussi trouvent la pierre roulée. Elles pénètrent dans le tombeau et découvrent un tombeau vide : le corps de Jésus ne s'y trouve plus. Luc ne fait pas mention du linceul et des autres linges.

Cela ne leur suffit pas pour croire ; " elles ne savaient que penser; elles sont déconcertées " (Lc, 24, 4).

Deux hommes, aux vêtements éblouissants, des anges, vont donner à l'événement son sens. Il en est de même, chez Luc, lors de la transfiguration (Lc, 9, 30) et lors de l'ascension de Jésus (Ac, 1, 10).

Elles étaient saisies de crainte et baissaient leurs visages par terre, quand a retenti en elles cette question : " Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n'est pas ici ..."  (Lc, 24, 5). Il faudra cette question, adressée au plus profond d'elles-mêmes, pour transformer leur vue et leur attente. Il est vrai, nous cherchons souvent Jésus (Dieu) là où il n'est pas.

Une parole aussi va contribuer à leur passage à la foi. Jésus n'avait-il pas dit qu'il fallait qu'il soit livré aux mains des hommes pécheurs, qu'il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite ? Se rappelant cette parole, elles vont répandre la nouvelle auprès des onze et de tous les autres (Lc, 24, 8-9). Comme pour Marie-Madeleine, chez Jean, une parole est donc le déclencheur. Il en est encore ainsi aujourd'hui. Les chrétiens se fondent sur une parole pour croire.

Elles vont donc rapporter tout cela (leur découverte et le lien qu'elles ont fait avec la parole de Jésus) aux onze apôtres et à tous les autres (combien étaient-ils ?). Ils leur opposent leur scepticisme. Ces femmes délirent. Le témoignage d'une femme n'a, à cette époque, aucune valeur.

Cela déclenche néanmoins une réaction chez Pierre. Il part et court au tombeau, seul apparemment. Faisant le même constat matériel que les femmes, il s'en va de son côté, nous dit Luc, en s'étonnant de ce qui était arrivé (Lc, 24, 12). Pierre, celui sur qui Jésus a fondé l'avenir de son message, n'a donc pas été seulement le premier à le renier, il n'a pas non plus été le premier à croire. Belle leçon d'humilité !


L'autre version

Et si tout ceci était une pure invention ?

Les hommes du Temple avaient bien retenu les  paroles de Jésus et ils ont été les premiers à véhiculer cette idée. N'ont-ils pas demandé à Pilate que le tombeau de Jésus soit gardé pendant au moins trois jours au cas où des disciples auraient l'intention d'enlever le corps pour faire croire à une résurrection ? (Mt, 27, 62-66).

A partir de là, tous les scénarios ont été imaginés :
- l'enlèvement de la dépouille de Jésus, en plein sabbat, mais pour la mettre où ?
- Jésus n'aurait pas été vraiment mort et des complices l'auraient aidé à s'enfuir ... on laisse le choix de la destination ...

Si, comme l'a dit Jésus, on juge un arbre à ses fruits, il est évident que le scénario de la résurrection a porté bien plus de fruits que ce qu'auraient permis ces scénarios alternatifs.








mercredi 3 avril 2013

Le crucifié

Extrait d'une méditation :

" Nous contemplons la chair de notre chair. Nous contemplons Jésus broyé dans un présent éternel. Ses pieds sont entravés pour lui interdire de fouler la terre des hommes. Ses mains sont clouées pour l'empêcher de toucher les malheureux. Son front est serré d'épines pour barrer l'étreinte, éloigner la consolation. Son côté est déchiré pour que nul disciple ne puisse plus s'y reposer. "

Pourquoi ? Que cherchent-ils ceux-là qui ont réclamé sa crucifixion ?

" Bourreaux, gardes, pharisiens, passants entourent Jésus et le pressent. En vérité tous ceux-là sont étrangers à lui et à l'écart de ce qui se passe. Mais ils sont familiers du mensonge, curieux d'humiliation et gourmands de condamnation. "

Qui peut prétendre échapper à ces trois tentations ?

" Tandis que les proches regardent de loin, parce qu'ils ne peuvent pas côtoyer l'horreur. L'épouvante les tient à distance. "

Faisons nous partie de ceux-ci ?

" Plus tard, au pied de la croix, quelques femmes seulement, avec un disciple ..."

Là par amour, un amour sans limite, sans entrave, sans question.

" Dans le récit, certains sont signalés par leur nom, comme Marie de Cléophas et Marie de Magdala. D'autres sont désignés autrement. Comme le disciple bien-aimé, qui ne veut pas dire son nom et préfère l'anonymat, pour nous permettre de nous identifier plus librement à lui. Ainsi aussi des deux larrons, malfaiteurs, sans nom. Ce peut être toi ou moi. L'un pressent Dieu et demande tout, l'autre se contente de vouloir sauver sa peau. Le centurion, lui non plus, n'est pas nommé. Il est le plus étranger dans ce groupe, par sa citoyenneté romaine, par son état militaire, par sa mission d'occupant. Lui, le païen, il voit Dieu, rend grâce et témoigne. Ce peut être toi ou moi. "

" Pour se faire obéissant jusqu'à la mort comme le Christ, il ne s'agit pas de se soumettre à quiconque, surtout pas à la mort, mais d'acquiescer aux nécessités, de céder aux événements, d'accueillir ce qui arrive, d'agréer la vie jusqu'à toucher à la rive. "

Frère Jean-Pierre OLIVIER




Le dernier repas


Au cours du dernier repas que Jésus a pris avec ses disciples, trois événements importants se sont produits :
- Jésus a annoncé à ses disciples que l'un d'entre eux allait le trahir et le livrer (Mt, 26, 20-25 ; Mc, 14, 17-21 ; Lc, 22, 21-23 ; Jn, 13, 21-30) ;
- Jésus a lavé les pieds de ses disciples (Jn, 13, 1-15) ;
- Jésus a institué le rite du partage du pain et du vin, symboles de son corps et de son sang (Mt, 26, 26-29 ; Mc, 14, 22-25 ; Lc 22, 15-20. Cfr. aussi 1 Cor, 11, 23-26).

Le contexte du dernier repas

L'événement se situe au cours de la semaine précédant la fête de la Pâque juive, qui se situe le 14 du mois de Nisan, premier mois de l'année. Elle commémore le souvenir de la libération du peuple hébreu de sa captivité en Egypte. Dans la nuit de la pleine lune, l'agneau pascal, après avoir été égorgé par un prêtre dans le périmètre du Temple et selon le rituel, est rôti et mangé en famille avec des herbes amères et du pain sans levain.
Cette année-là, le 14 de Nisan tombe un vendredi, veille de sabbat. A l'époque de Jésus, au premier siècle, la fête durait 7 jours.

De nombreux pélerins avaient déjà rejoint la ville sainte pour se purifier. Beaucoup cherchaient Jésus et se demandaient s'il viendrait à Jérusalem pour la fête (Jn, 11, 56). Ils en doutaient. Les grands prêtres et les anciens en effet s'étaient mis d'accord pour l'arrêter par ruse et le tuer (Mt, 26, 1-5 ; Mc, 14, 1-2 ; Lc, 22, 1-2 ; Jn, 11, 45-54). Tout devait aller vite, car  il fallait éviter des troubles dans le peuple en pleine fête (Mt, 26, 5). Caïphe, qui était le grand prêtre, cette année-là, avait réussi à convaincre ses pairs que c'était leur avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas toute entière (Jn, 11, 50). Des ordres avaient été donnés : quiconque saurait où était Jésus devait le dénoncer afin qu'on se saisisse de lui (Jn, 11, 57). Jésus avait senti l'étau se resserrer autour de lui. Il s'abstenait, depuis quelque temps déjà, d'aller et de venir ouvertement parmi les Juifs. Il s'était retiré dans la région proche du désert, dans la ville d'Ephraïm (Jn, 11, 54).

Malgré le danger, il se met en route avec ses disciples. Pourquoi ? Parce qu'il a, dit-on, la certitude que son heure est venue et qu'il doit affronter son destin.

Il n'en attendait pas tant Jésus. Son retour à Jérusalem donne lieu à une entrée triomphale (Mt, 21, 1-10 ; Mc, 11, 1-11 ; Lc, 19, 28-40 ; Jn, 12, 12-16). La foule l'accueille comme un roi. Comment Jésus a-t-il vécu ce moment ? Jésus n'est pas dupe : il sait parfaitement que la motivation de cette foule en liesse est ambiguë. Ils acclament en lui le thaumaturge, un messie politique, voire une alternative à l'occupation romaine. Bien peu nombreux sont ceux qui ont compris son message, son message spirituel. Ce message qui transparaît pourtant dans toutes ses paroles et tous ses actes : Dieu n'a pas besoin de sacrifices, ni de règles tâtillonnes ; Dieu, qui est tout amour, est d'abord offert à ceux qui sont en manque d'amour ; Dieu s'offre à ceux qui acceptent d'ouvrir leur coeur (et acceptent, pour cela, de mettre leur raison et leurs conditionnements de côté) ; Dieu appelle chacun à la vie, à la libération ...

Selon de nombreux exégètes, c'est juste après cette entrée triomphale, et non après le dernier repas, que Jésus a vécu l'intense moment de doute et de détresse que l'on situe au jardin de Gethsémani (Mt, 26, 36-45 ; Mc 14, 32-42 ; Lc, 22, 40-46). Il savait ce qui l'attendait : la mort injuste. Il a ressenti alors, nous disent les textes, de la tristesse et de l'angoisse. Ces mots sont sans doute insuffisants pour décrire ce que Jésus a pu ressentir. Ils témoignent en tout cas de sa profonde humanité. Un appel me touche particulièrement : " Veillez avec moi ", demande-t-il aux disciples qui l'accompagnaient - autrement dit " Ne me laissez pas seul", face à cette épreuve - appel resté sans réponse, ceux qu'il avait emmenés avec lui, Pierre, Jacques et Jean, s'étant endormis. Ne s'étaient-ils pas endormis aussi, lors de la Transfiguration, apparemment aussi incapables de communier avec Jésus dans la gloire que dans la détresse (Lc, 9, 32). Comment ne pas méditer aussi, et faire sienne, cette autre supplique de Jésus : " Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté se réalise. "

Tout était prévu, même le lieu du dernier repas. Jésus invite en effet quelques disciples à prendre contact avec des serviteurs prévenus pour préparer le repas de la Pâque. Et tout se passe comme prévu.  On peut raisonnablement estimer que le dernier repas a eu lieu chez l'évangéliste Jean, le disciple que Jésus aimait. Il était un relais de Jésus à Jérusalem, disciple discret (il appartenait à une famille sacerdotale en vue), mais qui comprenait souvent mieux, et plus vite que les autres, le message du maître. Ceci explique sa présence, lors de  ce dernier repas, lui qui ne faisait pas partie des douze et n'a jamais revendiqué un quelconque statut d'apôtre (contrairement à un certain Paul converti sur le tard).  Comme hôte, il était juste qu'il ait réservé à Jésus une place à ses côtés, ce qui explique qu'il ait été à même de se pencher sur sa poitrine pour l'interroger le moment venu.

Ce dernier repas n'est pas à proprement parler un repas pascal ; il vient avant l'heure et il n'y aura pas d'agneau immolé, selon la tradition. Ce n'est pas non plus un repas joyeux. L'ambiance est même un peu pesante. Ce repas prend la forme d'une liturgie chargée de symboles.

Le traître

Sur quelle base Jésus a-t-il recruté, parmi ses disciples, les douze que l'on a appelés apôtres ? Judas, dit Iscarioth, en tout cas, était l'un deux (Mt, 10, 2). Les recherches menées par les exégètes sur son surnom, ne permettent pas vraiment de connaître la personnalité de cet apôtre. Ce qui est sûr, c'est que dans la communauté que formaient Jésus, ses proches et ses disciples, il tenait les cordons de la bourse. Il était en quelque sorte l'économe de la communauté.

S'attache-t-on à l'argent, à force d'en assurer la gestion ? Judas, de toute évidence, n'est pas quelqu'un de désintéressé. Il a bien perçu le profit qu'il pouvait tirer en livrant Jésus : trente pièces d'argent (Mt, 26, 15), ce n'est pas rien. Il connaît la valeur des choses. Ne s'était-il pas indigné du prix du parfum versé par Marie sur les pieds de Jésus (Jn, 12, 4-5) ?

Le plus souvent, on réduit Judas à ce rôle méprisable où il monnaie une vie. Judas était peut-être déçu. Le royaume dont parlait Jésus n'était peut-être pas celui qu'il espérait.

Ceci doit nous interpeler. On peut faire partie des proches de Jésus et être prêt à le trahir par intérêt. On peut faire partie des proches de Jésus et, par peur, ne pas oser l'affirmer (trois fois, dans le cas de Pierre, Mt, 26, 69-75 ; Mc, 14, 66-72 ; Lc, 22, 56-62 ; Jn, 18, 17  et 25-27). Il n'y a pas que des saints autour de Jésus. Cela était vrai alors, cela reste vrai aujourd'hui. Je suis frappé par le fait que ceux qui exigent de l'Eglise qu'elle soit parfaite, sans tache, sans brebis galeuse, sont d'abord ceux qui n'en font pas partie. Ils utilisent les failles de l'Eglise pour la décrédibiliser. Leur univers à eux, les sans-foi, est-il si parfait que cela ?

Il existe deux versions de la mort de Judas (Mt, 27, 3-9 - mort par pendaison, après avoir rendu les trente pièces d'argent à ses commanditaires - et Ac, 1, 18 - mort par éventration, après avoir acheté un champ avec les trente deniers). Cela est un détail. Judas illustre, remords ou pas, un trajet qui finit par la mort ... soit l'exact contraire du projet proposé par Jésus.

Mais ceci n'est pas le plus important.

Au cours du dernier repas, Jésus annonce qu'il existe, parmi ceux qui sont là, un traître. La question que tous se posent alors est : qui cela peut-il être ? On peut imaginer les soupçons qui ont dû envahir les convives du repas. Jésus ne laissera pas longtemps durer le suspense.

Celui qui va me trahir est celui qui mettra la main au plat en même temps que moi ... Eux ne comprennent pas. Judas, oui. Pour les autres convives, il n'y a qu'une explication possible au fait que Judas quitte la table : le maître l'a envoyé faire quelques courses : n'est-il pas l'économe du groupe ?

Il se passe, en ce moment précis, quelque chose d'unique qui ne concerne que Jésus et Judas.

Je retiens deux choses.

D'abord, une parole de Jésus à Judas : " ce que tu as à faire, fais le vite ". L'heure est venue et c'est Jésus qui enclenche le processus irréversible. A la fois, cela témoigne que Jésus est pleinement conscient de ce qui l'attend, mais aussi qu'il y consent. Il provoque même l'événement. Jésus ne subit pas son destin, il en est le maître.

Ensuite, et cela est très perceptible dans l'évangile de Jean, une fois Judas parti, Jésus se sent libéré de quelque chose. Il parle alors en toute liberté à ses disciples rassemblés et leur livre son testament spirituel (Jn, 13, 31 à 17, 25). Il ne  faut pas mésestimer ces pages : Jean était un témoin oculaire et il était un de ceux qui comprenaient le mieux Jésus. Jésus a-t-il réellement prononcé ces paroles ? On ne le saura jamais. Ecrites par Jean, elles sont un témoignage puissant. Il y est question du commandement de l'amour, du chemin qui mène au Père, de l'Esprit saint, d'une vigne et de ses sarments, des tourments qui attendent les disciples, de la foi.

Le lavement des pieds

Dans cette Palestine, où l'on marche avec des sandales sur des chemins caillouteux et poussiéreux, la tradition veut que l'hôte permette à ses invités de se laver les pieds. Quand l'hôte bénéficie d'un certain rang social, il délègue, pour cette tâche, des esclaves.

Jésus ne manque pas à cette règle vis-à-vis de ceux qu'il a conviés au dernier repas. Mais il va les surprendre : point d'esclave en effet ; c'est lui qui va leur laver les pieds. Et il leur dira de suivre son exemple.

Pour laver les pieds de ses disciples, Jésus dépose son vêtement. Le vêtement nous protège, nous distingue ... En déposant son vêtement, Jésus aborde chacun de ses disciples comme "mis à nu", sans protection et sur un pied de stricte égalité. Pour un chrétien, c'est ainsi qu'il convient de vivre la relation à l'autre.

L'évangile de Jean nous raconte la réaction de Pierre : pas question que tu me laves les pieds ; je ne puis admettre que toi, le maître, tu te mettes à genoux devant moi : et puis, comme toujours chez Pierre, l'impulsif ... la réaction toujours extrême : " lave moi alors tout le corps " (Jn, 12, 9). Il faut remercier l'évangéliste pour nous avoir décrit la réaction de Pierre. Nous sommes libres d'accepter ou non de nous faire laver les pieds. Nous sommes libres d'accepter cette manière que Dieu utilise pour se dire à nous. Nous sommes libres de nous faire de Dieu les images que nous voulons. Fr. Jean-Albert, à l'occasion des retraites qu'il anime pour des groupes de jeunes, leur propose le rituel du lavement des pieds. Ce n'est pas innocent. On peut accepter ou refuser. Encore faut-il savoir pourquoi. Là est le plus important. Même dans les communautés monastiques, le mandatum se heurte à des résistances. Jean Vanier, quant à lui, pousse la logique plus loin : dans ses communautés de l'Arche, où cohabitent valides et moins valides, on se lave les pieds les uns des autres, lors des célébrations qui s'y prêtent. Je trouve ce geste très beau.

Ce que propose Jean Vanier n'est que l'application de la parole de Jésus : " Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns les autres ; car c'est un exemple que je vous ai donné " (Jn, 13, 14-15). Combien sommes-nous à oser ce geste ? Quels sont nos résistances, nos préjugés, nos blocages ? D'où viennent-ils ? De nous-mêmes ou de ce qu'on nous a appris ?
                                                                                         
Le partage du pain et du vin

Drôle de dernier repas, d'après ce que l'on en sait. Déjà, il n'y a pas d'agneau, juste du pain et du vin ; le menu s'annonce frugal.

Et puis tout bascule, ce pain et ce vin veulent dire quelque chose, dans l'instant et pour après (" faites ceci en mémoire de moi ") (Lc, 22, 19).

Il n'y a pas d'agneau à immoler. Il n'y aura plus d'agneau à immoler.
Une fois pour toute, une vie est donnée ;  oui, je dis bien donnée.
Pas prise, pas capturée, mais librement donnée.

C'est parce qu'elle est donnée, consentie, assumée que cette vie va contredire  ceux qui l'ont réclamée. Les motifs de la mise à mort, tels qu'ils ont été formulés
par les scribes, les anciens et les pharisiens, mélange de propos politiques, religieux et économiques, s'effondrent face à la victime consentante. Cela est difficile à entendre, à comprendre. Mais cela a été ainsi.

Dorénavant, ceux qui voient dans cette attitude une attitude prophétique partagent le pain et le vin en mémoire. Ils ne sont pas toujours à la hauteur du Maître, mais ils tentent de s'en inspirer.

La question reste posée : face à l'injustice et aux dérives du pouvoir politique, religieux ou économique, quelle attitude prendre, quand on est une victime innocente ?