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dimanche 30 septembre 2012

Echos du festival Voix sur Meuse (3ème édition)

Voix sur Meuse, le festival, en est à sa troisième édition ... cela se passait vraiment tout près de chez moi le long du Quai Van Beneden et au coeur du Boulevard Saucy, près de l'Aquilone.

Une fois de plus, le ciel était bleu et le soleil radieux. La météo doit pourtant représenter une énorme inquiétude pour les organisateurs d'un festival en plein air et gratuit.

La ville de Liège compte un ensemble vocal pas tout à fait comme les autres : LES CALLAS S'ROLES. Des femmes de tous âges, assez délurées, qui n'ont pas leur langue dans la poche, débordent d'humour et ne ménagent pas les hommes. A leur tête, un homme ! ... à l'accordéon, mais aussi contrebassiste à l'Orchestre Royal Philharmonique de Liège. Le public était très nombreux pour les écouter et le sourire aux lèvres face à leurs gentilles provocations.







L'idée de ce festival revient à cet ensemble vocal. Géniale idée qui, je l'espère connaîtra encore beaucoup d'autres éditions.

Le temps d'un dimanche après-midi, les liégeois sont invités, dans un environnement sans voiture, à se promener le long du fleuve de scènes en scènes, s'arrêtant à l'une, passant devant une autre, s'enthousiasmant pour un groupe, trouvant un autre sans intérêt. L'idée n'est pas originale, elle trouve son pendant à Paris, mais Liège n'est-il pas un petit Paris ?

L'offre est variée : 3 ou 4 chanteurs, de 8 à 12 chanteurs (j'aime beaucoup), ensembles plus imposants, plus traditionnels aussi.

La programmation est variée donnant néanmoins une large place aux musiques du monde, aux groupes chantant un répertoire marxiste et révolutionnaire, mais aussi à des groupes vocaux plus jazzy, qui font mon régal.

Les chorales à l'ancienne, sur le modèle A Coeur Joie, semblent un peu dépassées dans un tel contexte. J'ai beaucoup de tendresse pourtant pour tous ces chanteurs amateurs, vraiment beaucoup, mais j'ai entendu massacrer, cet après-midi, des airs de la Renaissance depuis toujours au programme des chorales ACJ. Les chanteurs sont touchants ; ils sont appliqués, regardent leur partition et parfois le chef avec un regard inquiet. Ils chantent, mais sont tellement tendus qu'ils donnent l'impression de ne pas avoir de plaisir à chanter. Quant aux chefs, ils ralentissent le tempo, veillent à ce que tout le monde chante ensemble, mais ne sont pas attentifs au discours, aux paroles chantées, aux intentions du compositeur. A un certain niveau, peut-être n'est-ce pas possible ?

Et puis, à chaque fois, j'ai des coups de coeur. Deux, cette fois.

Le premier, chronologiquement, a été un ensemble vocal de Bruxelles Dis moi WHIZZ. Une idée un peu folle : proposer a cappella des tubes des années 1970-1980, ceux que tout le monde a en mémoire, qu'on dit parfois ringards, mais qu'on écoute quand même, avec des arrangements nouveaux. Il faut le dire, les arrangements pour la plupart originaux sont vraiment réussis. Et l'on passe allègrement de Abba, à Dalida en passant par Mort Schumann. Vocalement, c'était très au point, mais on n'avait pas affaire ici à de vrais amateurs : ils sont tous plus ou moins comédiens ou chanteurs et tous excellents. J'ai rarement vu en tout cas autant de sourires autour de moi. 




Et puis, cerise sur le gâteau, Zazou'ira, un groupe venu de Paris. J'ai peine à croire que ces chanteurs soient des amateurs. Le chef de choeur a beaucoup travaillé auprès de Christiane Legrand (la soeur de Michel, voix de Catherine Deneuve dans les Demoiselles de Rochefort, membre des Double Six, puis des mythiques Swingle Singers). De belles références. Un répertoire mêlant jazz, bossa-nova et rythmes latino, avec une contrebasse et un chef de choeur, à la fois chanteur, guitariste de jazz et percussionniste. Génial.



Vous trouverez des extraits sonores de cet ensemble sur leur site internet : http://www.zazouira.com

Je tiens à souligner que tous ces chanteurs ont chanté en plein air et sans amplification. C'est un fameux défi.


Les tribulations de Sam

Mon fils Samuel a un talent certain pour mettre en place des scénarios invraisemblables.

Il y a quelques jours, il découvre devant une des portes de garage de notre immeuble un caddie abandonné de chez Colruyt.

A sa place, j'aurais laissé les choses en l'état. Au propriétaire du garage de se plaindre et aux services de la ville d'apporter une solution.

Non, non, non, avec Sam, cela ne marche pas comme ça.

Il a pris le caddie estampillé Colruyt et l'a rentré dans la cour intérieure de notre immeuble, avec un message "Caddie découvert sur le trottoir. La police est au courant. Prière de ne pas y toucher". Le caddie a encombré l'espace commun pendant plusieurs jours.

La police, contactée par ses soins, lui a répondu qu'il ne lui incombait pas de venir rechercher ce caddie.  Sam du coup était en révolte contre les forces de l'ordre et les services de la ville qui ne font pas leur travail. Il a alors téléphoné au gérant du Colruyt ... qui lui a un peu ri au nez. Je ne vais pas envoyer un de mes employés pour venir rechercher un caddie. Mais, si vous le rapportez, vous même, je vous offre une bouteille de vin.

Samedi matin, donc, Sam est reparti avec le caddie pour avoir sa bouteille de vin.

Il s'est fait interpeller par la police. Comment se fait-il que vous vous baladiez en rue avec un caddie de chez Colruyt ? Vous l'avez volé ?

S'ensuit une altercation verbale avec le policier. Sam étant outré qu'on s'en prenne à lui, alors qu'il se comportait en citoyen responsable. Il n'aurait pas fallu que le policier lui demande en outre s'il avait le permis de conduire ... il s'agissait bien pourtant d'un engin muni de roues circulant sur la voie publique avec un conducteur.

Sam a dû, pour convaincre les pandores, les emmener au magasin Colruyt et avoir la caution du gérant et sa bouteille de vin. Grande fut sa satisfaction de voir les deux agents repartir penauds et la queue basse.





samedi 29 septembre 2012

Apéro de quartier - Mi-figue, mi-raisin

Quatre voisins et voisines ont eu l'excellente idée d'inviter hier les riverains du Quai de Gaulle, où j'habite, à un apéro "sur le quai", juste à côté de la fontaine Montefiore.

Quatre-vingt personnes étaient présentes ... plus un échevin (élections communales obligent), plus les deux agents de quartier, plus des représentants du comité Outremeuse Promotion.

Il y a quelques mois, j'aurais fui résolument ce genre d'événement, non qu'il soit déplacé, mais parce que je ne me sentais pas à même d'affronter un événement collectif, préférant les échanges en duo ou mon ermitage domestique.

Et bien, surprise. Je me suis senti très à l'aise pour rencontrer les uns et les autres, ne me contentant pas qu'on vienne à moi, mais provoquant l'échange, la rencontre.

Réflexion faite, le milieu universitaire a beaucoup contribué à mon isolement, tellement j'avais en horreur les manifestations publiques, ou facultaires, auxquelles j'étais convié. Comme je n'ai jamais été un juriste qui compte, dans la constellation des esprits qui aiment se montrer et se rencontrer, j'ai dû nourrir un complexe d'infériorité. Ceux qui m'aiment, anciens collaborateurs ou étudiants, me rassurent en me disant que j'étais un vrai pédagogue. Ou qu'ils ont été touchés par ma personnalité, ce qui compte plus que tout.

Au début, les gens se regroupaient par immeuble, ceux du 17, ceux du 6, ceux du coin et ceux du milieu.

Le 17, mon immeuble, était bien représenté ... par la vieille génération, j'entends par là la plus vieille que moi. J'aurais aimé que les trois jeunes couples de mon immeuble soient là aussi avec leurs enfants. Il n'y avait aucun enfant à ce rendez-vous convivial. Mon fils, Sam, je crois, devait être le plus jeune.

Ce fut un réel plaisir de faire connaissance avec des voisins inconnus croisés tant de fois dans la rue. Dorénavant, ces voisins ont un nom, un statut (un tel est médecin, un autre est archiviste, une autre a été infirmière, un autre est enseignant, un autre encore archéologue, un autre vend des voitures). Je sais maintenant que les douairières de mon immeuble s'appellent Elise et Tania ... Certains résidents ne sont pas venus ou n'ont pas osé venir. Je pense particulièrement à eux. La convivialité est pour certains une montagne : ils aimeraient bien, mais ne peuvent pas.

Un moment cocasse a été celui où, affinités obligent, je me suis retrouvé entouré de huit calvinistes, comme dit un excellent collègue émérite qui en est, mais qui n'est pas résident du Quai de Gaulle. On se connaissait tous à vrai dire, au moins un peu. Je comprends mieux pourquoi le libraire iranien du coin expose le magazine Têtu, à chaque parution ... il a une clientèle assurée.

Je n'ai pas pu m'empêcher d'évoquer avec l'une ou l'autre des personnes présentes mon incompréhension concernant la suppression des bancs publics sur le quai. Je me suis heurté à un discours sécuritaire, bardé de peurs, de préjugés, pas seulement chez les personnes plus âgées ou les femmes seules, certaines personnes plus jeunes exprimaient aussi une véritable haine dès que le sujet était abordé (un des organisateurs). J'ai constaté un rejet viscéral non seulement des toxicomanes, ce qui peut se comprendre, mais plus généralement de l'étranger, de l'arabe, et même des jeunes en général.

Une dame, qui a emménagé récemment dans mon immeuble, déplorait qu'il n'y ait pas de boucherie convenable dans le quartier. Je lui ai signalé qu'une excellente boucherie existait dans la rue juste derrière, chez Boushaba. Elle m'a répondu : je n'irai jamais là ; chez les arabes, ce n'est pas propre. Je lui ai répondu : au lieu de dire cela, allez voir. Il n'y a pas plus à cheval sur l'hygiène qu'un musulman. J'avais l'impression de lui demander la lune.

Le moment a été globalement convivial et sympathique pourtant.

Il n'en reste pas moins que la majorité des personnes présentes manifestaient le désir de vivre là, au calme, sans bruit, à l'abri de toute population indésirable (entendez un tant soit peu différente). J'avais envie de leur dire : alors, allez vivre ailleurs qu'en ville.

Leur slogan était : "Les riverains du Quai de Gaulle se réapproprient leur quai". Un quai (espace public) pour eux seuls, semble-t-il. Ils avaient beaucoup de peine à comprendre quand je leur disais qu'ils m'avaient dépossédé du quai en enlevant les bancs publics. Et pour cause, ils ne s'y sont jamais assis. Ils regardent le plus souvent la télé chez eux.







Tout ce qui est évangélique ne porte pas l'étiquette chrétienne, ni même catholique

Des lectures de ce dimanche, je retiendrai un bref extrait (Mc, 9, 38-40) :

Jean (l'un des douze), disait à Jésus : " Maître, nous avons vu quelqu'un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l'en empêcher, car il n'est pas de ceux qui nous suivent ". Jésus répondit : " Ne l'empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, parler mal de moi ; celui qui n'est pas contre nous est avec nous. "

Ce bref passage s'inscrit, chez l'évangéliste Marc, dans une longue conversation de Jésus avec ses disciples, en interne, dirais-je, loin de la foule. Au fil de la conversation, Jésus fait un certain nombre de mises au point. A chaque fois, il recadre ses disciples.

Rappelez-vous la semaine dernière. Les disciples discutaient pour savoir qui d'entre eux était le plus grand, le plus proche, le plus apprécié du Maître, le plus digne de lui succéder. Et Jésus leur répondait : "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous " (Mc, 9, 35).

Ce dimanche, la question est différente. S'il fallait l'exprimer en langage économique d'aujourd'hui, on pourrait la résumer comme suit : l'action thérapeutique consistant à chasser les esprits mauvais ne devrait-elle pas être le monopole de la coopérative (multinationale) Jésus ? Ne conviendrait-il pas de déposer une marque pour éviter la concurrence déloyale de ceux qui font de la contre-façon au nom de Jésus ou d'un pseudonyme ?

La réponse de Jésus démonte ce raisonnement par trop humain. Si l'esprit mauvais est libéré, pourquoi nous en offusquer, au motif que l'auteur de la libération n'est pas de notre coterie ? N'est-il pas plus avec nous que contre nous ? On peut en effet contribuer à la libération des personnes, de l'humanité, sans être croyant.

Pourquoi ce qui est évangélique devrait-il être nécessairement estampillé chrétien, ou pire "catholique" ?

La lecture de ce jour nous invite ainsi à reconnaître l'esprit de l'évangile en dehors de nos cénacles. Et à faire de ce point commun un terrain de rencontre.




vendredi 28 septembre 2012

Luxe, festin et danse

Je viens de lire, ce matin, un opuscule de 63 pages, assez stimulant : Marie Balmary,  Freud jusqu'à Dieu, Actes Sud, coll. "Le souffle de l'esprit", 2010.



La psychanalyse n'est-elle pas un luxe ? Oui, selon l'auteure, comme toute vie spirituelle. Si spiritualité et psychanalyse ont d'abord paru incompatibles, Marie Balmary nous dit que la pratique clinique et un nouvel accès aux textes spirituels conduisent à penser la vie spirituelle comme le luxe de l'humanité sans lequel la vie humaine souffre de n'avoir, ni en malheur ni en bonheur, son ampleur.

Dieu serait alors aussi un luxe !

Impossible de résumer cet ouvrage. J'en livrerai seulement quelques lignes :

"Luxe, festin, danse ... Tant de rites religieux à bien les lire vont dans cette direction : beauté de tous les temples, dépenses inutiles, somptueuses, essentielles, des parfums, des lumières, des vêtements, des objets .. Et partout la musique, irrécupérable ...

L'humanité, me semble-t-il, trouve la joie lorsqu'elle arrive à placer la vie spirituelle partagée hors de la religion archaïque, hors de portée du surmoi.

Ce merveilleux festin ramène à mon esprit la phrase de Nietzche : "Je ne croirai qu'en un dieu, s'exclame Zarathoustra, qui s'entendrait à danser". Là encore, le divin, la danse, la fête. Nietzche a-t-il jamais su combien, derrière la religion qu'il combattait, l'Ecriture lui donnait raison ?

Car cette danse nous emmène des milliers d'années en arrière. Au livre de l'Exode (5, 1). Moïse et son frère Aaron vont voir pour la première fois Pharaon pour demander qu'il libère le peuple hébreu de l'esclavage où il est tenu.

"Ainsi parle le Seigneur, Dieu d'Israël : Laisse partir mon peuple et et qu'il fasse au désert un pélerinage en mon honneur."
Trad. TOB

"Ainsi a dit YHWH, l'Elohim d'Israël : Renvoie mon peuple, ils me fêteront au désert."
Trad. André Chouraqui (retenue par l'auteure)

(Si l'on pense seulement ici à ...) un autel et (à) des prosternations, on fait totalement fausse route. Le verbe hébreu "ils fêteront" a pour racine "cercle" et signifie "danser en rond". Il s'agit d'une fête où tout le peuple est agissant.

La ronde est la première et peut-être aussi la dernière image d'une communauté humaine : la place égale de tous les danseurs autour d'un vide médian qu'ils dessinent ensemble et qui les réunit. Distincts et reliés. Notre désir peut-être le plus profond.

La figure est si juste qu'on ne sent même pas la loi qui la règle pourtant rigoureusement. Il suffit de respecter ce vide central, que nul ne viendra occuper et se donner la main autour de lui. Loi légère qui peut-être les représente toutes. Quant au milieu, nul n'a de savoir sur lui. Et ce non-savoir est lui-même loi de relation à autrui".













mardi 25 septembre 2012

Les livres de ma grand-mère


J'ai chez moi, en héritage, plusieurs ouvrages auxquels ma grand-mère tenait particulièrement. Ils sont reliés plein cuir. Il s'agit rarement de romans. Ils touchent toujours à la spiritualité et à la foi chrétienne. C'est une histoire de famille.

J'ai fait un petit inventaire. Il n'est pas inintéressant de savoir ce que ma grand-mère, née le 25 décembre 1899, lisait.

Cela commence bien. Le premier ouvrage sur lequel je tombe est un commentaire de la règle de Saint Benoît, écrit par un chanoine, oblat de l'abbaye de Saint Wandrille (G.A. Simon, La règle de Saint Benoît commentée pour les oblats de son ordre, éd. de Fontenelle, 1947, 3ème éd.). Parcourant ce livre, je découvre la signature de ma grand-mère à la page 25. Elle marquait tous ses livres à la page 25. J'ai conservé le livre, mais ne l'ai jamais lu.

Ensuite, François Mauriac (1885-1970). Ma grand-mère a toujours voué une grande admiration à François Mauriac. Elle ne savait pas tout de lui.



L'ouvrage que j'ai entre les mains s'intitule Nouveaux mémoires intérieurs, Flammarion, 1965.  Je constate que, comme moi, ma grand-mère souligne les phrases qui l'interpellent. Je découvre que ma grand-mère préférait la poésie au roman. Que les références littéraires de ma grand-mère s'appelaient Claudel, Bernanos, Péguy et Maritain. Et je constate que le thème de la vieillesse ne la quittait jamais : "Un jour, cela compte à notre âge. Il est doux à tout âge de voir la lumière ; mais quand le déclin est venu, comment décrire ce bonheur d'être forcé de fermer les yeux quand le soleil de l'arrière-saison nous enveloppe de la dernière caresse à laquelle nous ayons droit "

Le couple Raïssa et Jacques Maritain figure aussi dans le panthéon de ma grand-mère. Jacques Maritain (1882-1973) est un philosophe français, converti au catholicisme. Le scientisme en vigueur à la Sorbonne, en son temps, lui a semblé inapte à répondre aux grandes questions de la vie. Il a été un grand spécialiste de Thomas d'Aquin. Après une période où il a été proche de l'Action française, il s'est ouvert à la démocratie et la laïcité. Et son oeuvre a influencé les débuts de la démocratie chrétienne.



J'ai sous la main un livre de Raïssa Maritain, Les grandes amitiés, Desclée de Brouwer, 1949.

Les passages soulignés par ma grand-mère me touchent et m'émeuvent profondément. Je découvre à quel point ma grand-mère a été habitée par la tristesse, par le doute, par le silence de Dieu. Impossible de les citer ici. Je découvre, adulte, ma grand-mère comme je ne l'ai jamais connue enfant.

Deux ouvrages aussi de Louis Evely : C'est toi cet homme, Editions universitaires, 1956 et Notre Père, Editions Fleurus, 1956.



J'aime beaucoup que ma grand-mère ait souligné, dans la préface de l'un deux, le passage suivant : " des vérités que l'on croyait connaître et qu'on découvre de façon nouvelle ". A ceux qui m'opposent sans cesse le dogmatisme de la religion catholique, je leur conseille de prendre rendez-vous avec ma grand-mère. Et j'aime cette phrase qu'elle a soulignée : " Nous ne sommes pardonnés que si nous pardonnons ".

En 1972, j'avais 17 ans, ma grand-mère, m'a offert un livre qui m'a marqué : Joseph Malègue (1876-1940), Augustin ou le maître est là, Editions Spes. Le héros traverse, affronte, la crise moderniste qui a tant perturbé ma grand-mère. A l'époque, j'ai lu tout cela sans bien comprendre. Je dois absolument relire ce livre au style ciselé.

Je relis surtout sa dédicace : " Dieu ne laisse pas errer jusqu'à la fin ceux qui, le cherchant dans la bonne foi de leur coeur, ne l'ont pas trouvé. Il enverrait plutôt un ange " (Thomas d'Aquin).

Et " Pourquoi un vaste Dieu inconnu n'absorberait-il pas fraternellement, avec tous ceux qui ont cru le trouver, ceux qui l'ont cherché en vain, dans les larmes et les ténèbres de la terre ? " (J. Malègue).

C'est ce que me léguait ma grand-mère avec sa plus tendre affection et que je ne pouvais pas vraiment comprendre. Aujourd'hui, cela me bouleverse vraiment.

Et puis, il faudrait aussi que je parle de Gustave Thibon et de Marcel Légaut, deux autres référents de ma grand-mère, de sa génération.




Gustave Thibon



Marcel Légaut









Le regard des autres


Un thème qui m'importe beaucoup est celui du regard sur l'autre et du regard de l'autre en retour. Ce thème est inépuisable.

Le regard que portent les occidentaux sur les musulmans et le regard des musulmans sur les occidentaux font régulièrement la une de l'actualité. Je me réjouis, pour ma part, de voir de plus en plus d'initiatives pour un dialogue interreligieux : groupes de parole, solidarités communes, fêtes partagées. On parle trop de ce qui, de ceux qui, opposent, pas assez de ce qui, de ceux qui, rassemblent.

Un concert aura lieu prochainement en l'église Saint Nicolas d'Outremeuse. Le thème proposé : Quand les différentes sensibilités s'écoutent. Un fort beau thème. Ce concert sera apparemment le premier d'un festival de musique sacrée à Liège. Je ne puis que me réjouir d'une telle initiative. D'autant que j'ai depuis longtemps l'envie d'assister au festival de musique sacrée qui a lieu tous les ans à Fes, au Maroc (http://www.fesfestival.com/fesfestival/).




  
Abdelmajid Charfi a consacré à ce thème une part importante d'un ouvrage intitulé La pensée islamique, rupture et fidélité, Albin Michel, 2008. Il faut absolument lire cet ouvrage.




Il y aborde quelques questions essentielles pour les musulmans, objets d'incompréhension avec les chrétiens:
- Dieu ne peut pas être trinité, Dieu est un et unique,
- Dieu est une abstraction, on ne peut le représenter, ni imaginer qu'il prenne forme humaine,
- Jésus est certes un prophète, mais il ne peut pas être ressuscité.

Je dois bien avouer que ceci ne manque pas de pertinence d'un point de vue rationnel. Seulement voilà, le discours des hommes sur Dieu a été avant tout créé pour les aider à vivre, à gérer un certain vide. Cela ne me gêne pas que Dieu soit trinité, que Dieu se soit incarné, ni même qu'il soit ressuscité, si cela donne un sens à ma vie. A mon avis, la question n'est pas de savoir si tout cela est vrai, mais de vérifier si cela crée de la vie, un peu plus de vie, une fécondité pour ceux qui se sentent touchés.

J'aimerais beaucoup que le dieu des musulmans soit aussi un dieu de vie.

L'ouvrage aborde aussi le regard des musulmans sur les chrétiens quant aux moeurs.

A l'époque classique, les musulmans pensaient ceci (et semblent le penser encore, je parle d'expérience) : " Outre que les chrétiens ne sont pas circoncis, qu'ils ne se purifient pas pour la prière et après la défécation ou après l'acte conjugal, qu'ils accomplissent même lorsque la femme a ses règles et qu'ils mangent du porc, ils n'éprouvent aucune gêne à dévoiler leurs organes génitaux, qu'ils soient hommes ou femmes ".

Plus amusant, une chose qui a beaucoup choqué les musulmans d'hier, d'aujourd'hui aussi encore, c'est que le non musulman ne soit pas jaloux. Ceci est assez comique comme perception. Un cliché ?

Ibn Mundiqh (mort en 1188) raconte à ce propos une histoire vraie, qui s'est passée à Naplouse :

"Un tavernier a trouvé un jour, dans son lit, un homme en compagnie de sa femme.
Qu'est-ce qui t'a fait entrer chez ma femme,  demande-t-il.
J'étais fatigué et je suis rentré me reposer, répond l'étranger.
Il insiste : Comment es-tu parvenu jusqu'à mon lit ?
Et l'autre, tout naturellement, précise : - J'ai trouvé un lit prêt, j'y ai dormi.
- Et ma femme dormait avec toi ?
- Le lit est à elle, aurais-je pu le lui interdire ?
Le mari se contente alors de l'avertir : Par la vérité de ma religion, si tu reviens encore une fois je me disputerai avec toi ".

Cet homme-là, pour réagir aussi faiblement,  ne peut qu'avoir adhéré à une mauvaise religion.

Mais cet intéressant ouvrage va bien au-delà. Il questionne l'homme religieux, il le confronte à sa foi (ce qui la construit, ce qui la nourrit), il ouvre des pistes de réflexion autant pour les musulmans que pour les chrétiens.


samedi 22 septembre 2012

Paix, tolérance et compréhension

Une lecture de ce dimanche (Jc, 3, 16-18) nous parle de la sagesse de Dieu, nous invitant à ce quelle soit aussi la nôtre : " la sagesse qui vient de Dieu est d'abord droiture, et par suite elle est paix, tolérance et compréhension ; elle est pleine de miséricorde et féconde en bienfaits, sans partialité et sans hypocrisie ". N'oublions pas qu'elle est aussi douceur, humilité et patience  (http://xavierciconia.blogspot.be/2012/09/lhumilite-lamour-et-la-patience.html).

Paix, tolérance et compréhension. Douceur, humilité et patience. Sans partialité, ni hypocrisie. Quel beau programme ! Un projet formulé il y a deux mille ans et toujours d'actualité. Telle est la vocation du disciple de Jésus. J'y adhère sans réserve. Et j'aimerais qu'autour de moi cette vocation soit partagée par d'autres, même ceux qui en sont loin à cause de leur personnalité et aussi ceux qui en sont loin parfois à cause des dérives de leur foi ou de leurs convictions.

L'évangile de ce dimanche, quant à lui, est riche de deux enseignements (Mc, 9, 30-37).

L'évangile de Jésus se situe toujours au coeur de notre humanité. Les disciples, sur le chemin, discutaient pour savoir qui d'entre eux serait le plus grand. Jésus leur ayant annoncé qu'il allait mourir (Mc, 9, 30-32), il était peut-être légitime qu'ils se demandent qui, parmi eux, allait reprendre le flambeau. On a pourtant souvent réduit ce récit à une question de rivalité et de jalousie. Deux classiques de l'âme humaine.

Une autre chose me frappe. Les disciples discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand ; dans sa réponse, Jésus remplace le mot "grand" par le mot "premier". Il ne s'agit pas de préséance, mais de savoir qui peut ouvrir la voie, conduire le troupeau. La réponse de Jésus est limpide : "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous" (Mc, 9, 35). Jésus fera la démonstration de sa déclaration lors du lavement des pieds (Jn, 13, 1 et sv.). Comme toujours, le message de Jésus bouleverse les habitudes, les conventions, l'ordre établi. On ne peut pas être un disciple sincère de Jésus si on est enfermé dans des habitudes, des conventions et un ordre établi. Pour  prétendre au rôle de guide, de pasteur, de leader, il faut apprendre à être le dernier et le serviteur. 

La fin de l'évangile évoque les enfants, l'enfant. Jésus prend un enfant dans la foule, l'embrasse et dit  : "Celui qui accueille en mon nom un enfant ..., c'est moi qu'il accueille" (Mc, 9, 36). Cette phrase est lourde de sens. Il ne s'agit pas seulement, à mon avis, d'être attentif et accueillant vis-à-vis des enfants qui nous entourent, cela est naturel. Elle nous invite surtout à accueillir l'enfant qui est en nous, à retrouver l'enfant qui est en nous. Accueillir et laisser de la place à l'enfant qui est en nous, c'est donner  de la place à Dieu.


Les branches des étoiles

De tout temps, j'ai été fasciné par les étoiles. Bien des hommes ont osé croire en l'infini en contemplant les étoiles. Ils ne savaient pas qu'un jour l'homme mettrait le pied sur la lune et peut-être demain sur Mars ou ailleurs. De toute façon, les conquêtes de l'humanité n'ont eu de cesse de repousser toujours plus loin les limites de l'infini. Il faut donc s'habituer à vivre avec l'infini, comme les anciens vivaient avec les étoiles. Moi, ce qui me plairait vraiment c'est que le savoir et le savoir-faire des hommes laissent toujours une place à l'infini.

Saint Bernard de Clairvaux, oui, celui qui a prêché les croisades, qui était le conseiller des rois et des papes et a été le fondateur de l'ordre cistercien, ne faisait pas que de la géo-politique, il était aussi poète et disait des choses que l'on a qualifiées de très belles concernant Marie, la mère de Jésus. Il l'a notamment appelée "Etoile de la mer". Je n'entends pas ici parler de théologie mariale. Je retiens seulement une chose qui me frappe beaucoup dans son discours : "l'astre, dit-il, émet son rayon sans diminution" ou encore "le rayon n'amoindrit pas l'éclat de l'astre".

Cela étant posé, je me suis demandé pourquoi, à côté de l'étoile, point incandescent, selon Bernard, deux modèles graphiques de l'étoile se sont imposés dans l'iconographie : l'étoile à cinq branches (le pentagramme) et l'étoile à six branches (l'étoile de David).

Ces deux figures nous sont familières.



Drapeau des Etats-Unis d'Amérique



Drapeau de l'Etat d'Israel


Après quelques recherches, j'ai d'abord eu la surprise de découvrir que l'étoile à six branches n'a pas toujours été, dans l'histoire, que le symbole du judaïsme et de l'Etat d'Israël. Elle a figuré sur le drapeau du royaume chérifien, au Maroc, jusqu'à l'époque du Protectorat, où le maréchal Liautey décida de remplacer l'étoile à six branches par le pentagramme. Pourquoi ?



Le drapeau marocain aujourd'hui

Ma question n'est pas anodine puisque, ces derniers jours, un scandale a porté sur une publication officielle tunisienne où l'étoile, élément du drapeau national, aurait eu six branches au lieu de cinq ! De là, à y voir une manoeuvre sioniste et une atteinte à l'Islam, il n'y a qu'un pas.

http://directinfo.webmanagercenter.com/2012/09/16/drapeau-tunisien-avec-une-etoile-a-6-branches-cest-la-faute-au-copier-coller


Le vrai drapeau tunisien


Cinq branches ou six branches, pourquoi ?

Je n'imaginais pas m'aventurer à ce point dans la symbolique et l'ésotérisme.

Le pentagramme (étoiles à cinq branches) ne doit pas être confondu avec le pentagone (polygone à cinq côtés), ni avec le pentacle (étoile à cinq branches sans les segments de ligne intérieur). Toutes ces figures géométriques étaient parfaitement maitrisées par les bâtisseurs de cathédrales et leur étaient fort utiles. Grands utilisateurs de la règle et du compas, ils n'ont jamais cherché autre chose que la divine proportion, comme d'autres avant eux, en Egypte ou en Grèce, dont ils ne sont finalement que les descendants.

Le pentagone et le pentagramme sont  indissolublement liés.

Pentagone et pentagrame

Pentacle


Ces figures auraient-elles un sens caché?

Pour les gnostiques, le pentagramme est le symbole des cinq éléments (esprit, terre, eau, feu et air).

D'autres, comme Léonard de Vinci, y verront le symbole de l'homme (une tête deux bras, deux jambes). Le cercle définissant la juste proportion. Convenons-en, il s'agit d'un homme très idéal ...



L'homme de Viturbe


Le pentagramme enfermé dans un cercle est aussi utilisé en magie, il est alors chargé de divers signes magiques et joue le rôle de talisman. On l'appelle alors aussi pentacle. Cette figure aurait aussi à voir avec le satanisme.





L'étoile à six branches (deux triangles inversés) communément appelée "Etoile de David" est aujourd'hui le symbole de la judéité et de l'Etat d'Israel. Elle fait pourtant partie de la tradition des trois religions monothéistes. Elle n'était pas inconnue non plus des celtes. Appelée "sceau de Salomon", elle est utilisée en ésotérisme.  Elle désigne les êtres qui ont réussi à développer en eux les principes masculins et féminins, l'eau et le feu. Elle sert aussi de talisman.



Autour de ces deux figures symboliques, toutes les élucubrations sont possibles et imaginables du genre : pourquoi le centre névralgique de la défense aux Etats-Unis est-il un pentagone et s'appelle-t-il le Pentagone ? Pourquoi les Etats-Unis ont-ils choisi, pour leur drapeau, l'étoile à cinq branches et non celle à six branches ? J'en passe et des meilleures. A vrai dire, je vais m'empresser de refermer ce dossier au plus vite.
















L'humilité, l'amour et la patience

Voilà le message délivré par Paul, dans les lectures de ce vendredi: "ayez beaucoup d'humilité, de douceur et de patience, supportez vous les uns les autres avec amour" (Eph, 4, 2). On peut penser ce que l'on veut de Paul,  on peut douter de la révélation qu'il prétend avoir eue sur le chemin de Damas, on peut ne pas aimer qu'il se soit auto-proclamé apôtre, il lui est arrivé de dire des choses sages et justes. C'est le cas dans ce passage.

L'humilité, la douceur et la patience. Voici trois qualités qui semblent bien mal en point dans nos sociétés actuelles où il faut être toujours plus performant, être un battant, où il faut s'imposer, où la violence sous des formes de plus en plus différentes ne cesse d'envahir les relations sociales, inter-religieuses, inter-ethniques, inter-étatiques et où il faut que tout aille vite, tout étant devenu urgent, des dossiers à traiter au bureau à la manière de consommer.

Il y a un urgent travail à faire pour rappeler, ou faire découvrir, à nos contemporains à quel point ces trois vertus sont un chemin d'humanisation, le seul peut-être.

"Supportez-vous les uns les autres avec amour".  Il est réaliste de reconnaître qu'il puisse exister autour de nous des êtres insupportables à supporter pourtant. L'invitation faite par Jésus est de choisir l'amour pour les supporter. L'actualité de cette parole saute aux yeux en ces jours où de très nombreux musulmans, choqués par un film débile qu'ils ne parviennent pas à supporter préfèrent la haine et la violence comme réponse.



jeudi 20 septembre 2012

Un déjeuner réussi

Ce midi, j'ai déjeuné avec un ami de plusieurs années, un ancien étudiant. Nous avions eu quelques mots et depuis nous étions fâchés. Ce déjeuner a été l'occasion d'une réconciliation réussie et rien que pour cela je suis revenu chez moi avec un sentiment de légèreté. J'ai toujours eu beaucoup d'affection pour mon ami.

Nous avons parlé de nos vies, de nos amours, de nos projets, de nos expériences. C'était bien. C'était bien parce qu'il y avait une vraie écoute et une réelle compréhension.

Nous nous étions fixés rendez-vous au Veneto, rue de la Madeleine, une institution liégeoise. Un lieu ouvert en 1949, avant même que je sois né, où officie toujours aux fourneaux la même cuisinière, qui doit bien être octogénaire ! Peut-on parler d'un restaurant ? Il n'y a ni menu, ni carte des vins. A l'origine, il est vrai, il s'agissait d'une cantine offrant une cuisine familiale au moindre coût aux immigrés italiens venus travailler chez nous, pour nous. J'ai aussi connu des endroits comme celui-ci au Portugal et au Brésil. Le projet est resté le même au Veneto qu'à l'origine, seule la clientèle a changé. On y croise surtout des avocats, des magistrats, des professeurs d'université, actifs ou à la retraite. C'est dire que les conversations sont d'un certain niveau. Et pourtant les prix ont à peine évolué ! J'ai payé 14 euros pour un plat goûteux et copieux, plus une bière.

L'endroit ne paie pas de mine, mais on n'y vient pas pour le décor. La fille de la mamma est en salle et vous énonce, trop rapidement peut-être, une liste de ce que vous pouvez avoir - cela change tous les jours - à vous d'associer ceci avec cela. Bref, il vaut mieux être un peu initié et avoir une bonne ouïe pour faire sa commande. Mais, de toute évidence, les clients sont des habitués initiés depuis longtemps.

De tels endroits doivent être préservés, coûte que coûte !

J'ai partagé à mon ami mon projet personnel pour demain. Il l'a accueilli sans surprise, m'encourageant plutôt, estimant que j'avais tout à gagner et peu à perdre. Il a insisté pour que je le vive en totale liberté, sans aucune pression, ni culpabilité. Il est vrai, décider, à 56 ans, père de deux enfants, après une vie plus en ligne brisée qu'en ligne droite, d'un projet de vie au sein d'une communauté monastique n'est pas banal, mais peut-être essentiel pour moi. L'encouragement de mon ami m'a beaucoup touché.

Je lui ai un peu parlé de la communauté bénédictine que j'envisage rejoindre. Il a été impressionné par l'ouverture de celle-ci et par la souplesse qui peut définir les engagements concrets en lien avec la communauté.  Il m'a invité à témoigner de tout cela. Je le ferai assurément.






mercredi 19 septembre 2012

Paix pour les croyants, paix par les croyants

Le monde musulman s'enflamme une fois de plus à cause d'un outrage porté à l'image de son prophète. Les manifestations se multiplient devant les ambassades américaines, et plus généralement occidentales, un peu partout dans le monde. Les pouvoirs publics sont tenus de mobiliser les forces de l'ordre. Il ne peut s'agir seulement de la manifestation d'une opinion religieuse outragée, car une telle manifestation pourrait très bien se faire pacifiquement et dignement, par exemple dans la prière. Elle recueillerait ainsi plus de considération et de respect. Non, presque toujours, ces manifestations de colère sont violentes, troublent l'ordre public et n'hésitent pas à faire des blessés et même des morts. Malheureusement, elles sont encouragées et initiées par des gens qui se disent religieux, car il se trouve toujours bien un imam quelque part pour mettre le feu aux poudres.

Essayons de voir les choses telles qu'elles sont. Un groupuscule de citoyens américains, non pas juifs, comme on l'a dit dans un premier temps, mais plutôt groupés autour d'un pasteur auto-proclamé, évangélique et débile, comme il en existe tant aux Etats-Unis, islamophobe (et sans doute homophobe aussi), commet un film inqualifiable et nul, tellement nul qu'il ne mérite aucune attention, d'autant qu'on ne dispose que de la bande annonce. Et voilà que le monde musulman s'enflamme contre tout ce qui est occidental.

Les media, comme toujours, n'ont fait que mettre de l'huile sur le feu.

La réaction la plus intelligente n'aurait-elle pas été le mépris ou l'indifférence ou, à la limite, une caricature bien sentie dans la presse arabe sur ce pasteur imbécile, traitant avec humour de la question. Tout aurait été réglé.

Les réactions auxquelles on assiste sont-elles proportionnées à l'outrage subi ?

Quelques réflexions :

- pourquoi s'en prendre à l'Etat américain, qui compte plus de 300 millions de citoyens, quand un groupuscule (dix personnes tout au plus) commet un outrage au prophète ? Les révoltés ne se trompent-ils pas de cible ? Quand un islamiste extrémiste isolé commet un acte terroriste chez nous, ce qui n'est pas une fiction et est bien plus grave, allons nous jeter des bombes et des cocktails molotov devant toutes les ambassades de l'Arabie Saoudite, de l'Iran, du Qatar ... et de tous les pays musulmans et, dans la foulée, tuer leurs ambassadeurs ?

- on ne peut s'empêcher de penser, face à tout cela, que la violence constitue une réponse pour de nombreux musulmans. Est-ce lié à la religion ou à la culture et à des traditions ancestrales ? J'aimerais comprendre. C'est important, parce que, pour moi, la violence contredit, par essence, la religion ;

- pourquoi l'Islam éprouve-t-il tant de haine à l'égard du monde occidental ? Qu'avons-nous fait aux musulmans ? De quoi ont-ils peur ? Quel est le motif de leur rancoeur ? Avons-nous massacré des musulmans ? Oui, sans doute, au temps des croisades, parce que les musulmans eux-mêmes, dans leur conquête politique, menaçaient les lieux saints du judaïsme et de la chrétienté. C'est un peu facile, me semble-t-il, de se sentir menacé aujourd'hui par un film de troisième ordre ou une caricature quand on a soi-même menacé d'autres dans les lieux même qui étaient le symbole de leurs religions. Que je sache, aucun chrétien, ni aucun juif, n'a jamais cherché à prendre possession de la Mecque par la force et la violence. Des politiques coloniales ont pu sans doute marquer certains musulmans, mais ce n'est pas le cas de tous et donc suffisant pour expliquer le phénomène. Il y aurait beaucoup à dire en outre sur les expériences coloniales ou de protectorat et sur les bénéfices pour les uns et les autres de toute façon. Ce n'est pas le moment d'évoquer ce sujet ;

- je pense aux chrétiens du Moyen-Orient. N'oublions pas que les toutes premières communautés chrétiennes se sont établies au Liban, en Syrie, en Turquie, en Irak, en Egypte, sans esprit de conquête, juste unies autour d'un certain message. La conquête ultérieure de ces pays par les musulmans a été autant politique que religieuse, car dans l'Islam les deux ne peuvent être dissociés. Dans ces pays de la méditerranée orientale, quel est le point commun ? La culture, la cuisine, les traditions, la musique, la langue. Le point de friction est à chaque fois la religion : mais pourquoi ? Et de quelle religion parle-t-on ? Les chrétiens qui se trouvaient là, et qui s'y trouvent encore aujourd'hui, mais de moins en moins, méritent un profond respect parce que leur foi se fonde sur des racines plus anciennes, et, dès lors, plus profondes que celles de leurs envahisseurs. Les arabes musulmans n'y ont pas été moins colonisateurs que les juifs en Israel. Chaque fois que l'on parle de colonisation et d'usurpation de territoire, on ferait bien de considérer l'histoire. Les envahisseurs ne sont pas nécessairement ceux que l'on croit. Que les chrétiens se sentent aujourd'hui concrètement menacés dans les lieux même où leur foi a pu se déployer, dès l'origine, par des disciples du Coran m'inquiète (Egypte, Syrie, Irak). Excusez-moi, mes amis musulmans, à mes yeux, votre religion se discrédite de la sorte. Ne croyons-nous pas au même Dieu ? Et, mes amis musulmans, je vous invite à considérer autrement le judaïsme, sans lequel votre Coran n'existerait même pas, tant les emprunts sont flagrants. Pardonnez-moi cet outrage et, si possible, ne venez pas faire une manifestation au pied de mon immeuble, les vieilles dames qui y demeurent ne s'en remettraient pas ;

- pourtant, une cohabitation harmonieuse de personnes habitant un même lieu, juifs, chrétiens et musulmans, a existé, sans violence, en Andalousie, au Maroc, en Syrie, au Liban. N'était-ce pas le modèle à suivre ? Excusez moi une fois de plus, frères musulmans, qui a rompu à chaque fois ce délicat, et pourtant harmonieux, équilibre ? Mon quartier multiculturel me donne quelque espoir jusqu'à présent. Mais jusqu'à quand ? Quel sera l'événement qui mettra le feu au poudre et verra les musulmans affronter les autres avec violence ? J'ose encore croire que votre religion prône la paix, plutôt que la violence. As salam aleikoum!

mardi 18 septembre 2012

Un joli texte malicieux


Des yeux à damner tous les saints
Des seins à damner tous les yeux
Des hanches à vous forcer la main
Des mains à vous ouvrir les cieux

C'est Samothrace sans ses ailes
C'est la Vénus avec des bras
C'est la fille que Praxitèle
Aurait moulée à Tanagra

Elle est vraiment digne du Louvre
Par sa perfection
Mais voilà, il faut pas qu'elle l'ouvre
Car bon dieu qu'elle est con

Un peu plus touché chaque jour
Par ses dons cent fois répétés
Pour la cuisine et pour l'amour
Et par sa radieuse beauté

J'ai fini par me laisser faire
Malgré son tout petit esprit
Et l'autre jour devant le maire
Très doucement : elle m'a dit

Je me crois digne de porter ta flamme
Et de porter ton nom
Car pour m'avoir choisi pour femme
Faut vraiment qu'tu sois con


Texte de Françoise Dorin
(mis en musique par  Henri Salvador)


samedi 15 septembre 2012

Pour toi qui suis-je ?

Essayez de vous imaginer, ne fût-ce qu'un instant, face à quelqu'un qui vous dise, à brûle pourpoint : "et pour toi, qui suis-je ?"

Confronté à une telle question, il est extrêmement difficile de trouver les mots justes. Dire à un autre ce qu'il est requiert de dire beaucoup sur ce que l'on est et ce n'est pas si simple de se dire, de le dire. Et puis qu'attend l'autre ? Quelle réponse attend-il ?

Peut-être, en nous posant la question, attend-il un propos flatteur ; peut-être, cherche-t-il à se rassurer sur lui-même ou sur une relation qu'il entretient avec nous.

J'ai connu quelqu'un qui attendait de moi comme réponse : "Tu es l'amour de ma vie, le seul et l'unique" et entendait autre chose en réponse : "Je t'offre mon amitié". Elle, ou lui, et moi ne pouvions nous entendre. Non que je sois avare en amour, mais parce que sa question ne me laissait pas la liberté de la réponse.

Il arrive que certaines questions tentent d'emprisonner celui auquel elles sont posées.

Dans l'évangile de ce dimanche (Mc, 8, 27-35), Jésus semble vivre une crise d'identité : les gens, les disciples sont au coeur de la question. Jésus ne peut résister à la compassion : toute pauvreté, toute fragilité, toute maladie l'atteint au plus profond de lui-même et, comme il n'est qu'amour, il soulève des montagnes.

Seulement voilà, Jésus se sent enfermé dans un rôle. Non, il n'est pas un thaumaturge. Son message semble être incompris.

Il vit ce que bien d'autres, après lui, vivent ou ont vécu. Les autres ne lui permettent pas d'être pleinement lui-même. Ils lui dictent ce qu'ils voudraient qu'il soit. 

Jésus n'en peut plus. Il fuit de plus en plus pour se retrouver seul avec lui-même.

Il a besoin d'un électrochoc. Il va provoquer ses disciples après tous ces ragots qui courent sur lui. Pour les gens qui suis-je ? Et vous, que dites-vous ?

Un prophète, Elie, le Messie ... telles furent les réponses. La réponse de Pierre "Tu es le messie" doit avoir été la plus désespérante pour Jésus. Jésus sait, sent, qu'il n'a aucun rôle à jouer sur un plan politique. Même ses plus proches alliés n'ont donc rien compris. Non décidément Jésus n'a pas de chance. Il faudra du temps, bien du temps, à ses disciples pour découvrir qui il était vraiment. Il faudra beaucoup de détermination, à ses disciples sincères d'hier, et il faut encore beaucoup de détermination à ses disciples d'aujourd'hui, pour garder une distance à l'égard de ceux - nombreux - qui n'auront eu, et n'ont encore de cesse, d'enfermer et réduire Jésus à ce qu'ils voudraient, ou veulent, qu'il soit, des premiers temps de l'Eglise jusqu'à aujourd'hui, malheureusement. Ils sont aussi bien dans l'Eglise qu'en dehors de celle-ci.

Un passage très fort figure au coeur de l'évangile de ce jour. Quand Jésus tente d'expliquer ouvertement à ses disciples quel avenir pourrait être le sien, il reçoit une étrange réponse de Pierre. Si vous continuez à dire que je suis le messie, dit Jésus, je vais être rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes et je serai mis à mort. Pierre se met alors à lui faire de vifs reproches. Et Jésus interpelle vivement Pierre. Pierre, ne m'enferme pas dans ta croyance sur moi. "Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes".

Entre Jésus et Pierre, la relation est vraiment forte et sans doute unique. Pierre devra vivre le reniement pour comprendre à quel point il s'est trompé, alors que le coq chantait (Mc, 14, 66-72 ; Mt, 26, 69-75; Lc, 22, 56-62; Jn, 18, 17, 25-27... un des rares passages figurant dans les quatre évangiles, c'est dire s'il est important). Le reniement pour comprendre. Cela peut nous paraître perturbant.

La réponse pourtant est donnée : "Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même ... et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi pour moi et l'Evangile la sauvera" (Mc, 8, 34).

J'entends tellement autour de moi dénoncer les religions du livre, au motif qu'elles engendrent l'obscurantisme, les dérives autoritaires, les tentations dogmatiques et finalement la perte de liberté. Ces réactions sont justes d'un certain point de vue, mais n'y aurait-il qu'un point de vue ? Elles me paraissent surtout fort ignorantes.

Je ne connais pas de message plus libérateur que le message de Jésus. Quand Jésus dit "renonce à toi-même", il ne demande aucune soumission ; il invite à se défaire de ce qui encombre, de ce qui conditionne, de toutes les choses qui entravent notre liberté et nous constituent pourtant. Celui qui ne peut entreprendre cette démarche risque bien de ne pas être vivant en effet. A chacun d'incarner le message à sa manière évidemment.

Pour en revenir aux religions, il ne faudrait pas condamner celles-ci au seul motif que les hommes en ont fait, ou en font, un mauvais usage.













jeudi 13 septembre 2012

Message à mes amis musulmans

Une video postée sur le net, la bande-annonce d'un film dont on ne sait même pas s'il existe entièrement, réalisée fort maladroitement par, dit-on, un juif américain a déjà fait quatre morts américains, en Lybie, et donne lieu à des manifestations enflammées contre les ambassades ou des intérêts américains en Egypte, en Algérie, au Maroc, au Yemen. 

Je ne parviens plus à comprendre le monde musulman, ni dans ses révoltes, ni dans les moyens qu'il utilise, ni dans ses combats. Quel est le combat de l'Islam ? Qui sont les ennemis de l'Islam ? Quel est le message de l'Islam pour le monde? L'Islam n'a-t-il rien d'autre à offrir un peu partout que la mort et la violence ? J'aimerais tant que les imams, les oulémas, les ayatollahs parlent et parlent utilement.

Vous me rendez tristes, mes amis musulmans, et vous me faites peur. Je n'ai pas peur pour moi. J'ai peur pour vous. J'ai peur quand j'entends des amis musulmans, plus ou moins proches, tenir des discours qui me glacent ou me répondre qu'il y a des choses dont on ne peut parler qu'entre arabes et musulmans.

Permettez-moi, mes amis musulmans, d'évoquer quelques faits :

- aujourd'hui, presque tous les pays qui vivent une guerre ouverte sur leur sol sont des pays de confession musulmane ou alors ces conflits mettent toujours en présence des musulmans. Ceux de ces pays qui ne sont plus en guerre, l'étaient il y a peu ;
- d'autres pays musulmans, qui ne sont pas en guerre, ne cessent de dire qu'ils préparent la guerre, comme si vous, les musulmans, aviez toujours besoin, pour exister, d'un ennemi et d'une guerre ;
- ce qui me frappe le plus, mes amis musulmans, c'est que votre ennemi n'est pas nécessairement l'infidèle (le juif ou le chrétien, bien plus proches que vous ne croyez), ni même le Grand Satan occidental (fatalement américain), c'est que vous n'arrêtez pas de vous faire la guerre entre vous. Vous arrivez même à vous entretuer, cela m'attriste ;
- comment se fait-il, mes amis musulmans, que vous n'ayez jamais réussi à n'avoir d'autre chef pour vos Etats que des dynasties totalitaires ou des dictatures militaires ? Comment se fait-il que la belle révolution du printemps arabe finisse dans les mains d'islamistes plus ou moins modérés, qui n'ont rien à faire de la démocratie ?
- comment parvenez-vous à rester sans voix, quand le monde entier regarde atterré la destruction de votre passé, de vos racines (je pense aux mausolées et aux manuscrits détruits à Tombouctou, au Mali, mais à d'autres aussi en Lybie) ;
- moi, le chrétien, j'ai lu le Coran, combien de musulmans ont-ils lu la Bible ? Moi, le chrétien, j'ai invité et accompagné dans des églises et des monastères chrétiens des amis musulmans, quand, à la porte des mosquées au Maroc (mais aussi à Jérusalem), j'étais prié de rester en dehors.

Mes amis, j'espère ne pas vous blesser en vous disant un peu vos quatre vérités. Je me suis permis de le faire parce que j'ai constaté que des amis musulmans, apparemment modérés, ouverts, pleins d'amitié, peuvent devenir, en quelques heures à peine, de redoutables islamistes ... à cause d'une video, sur internet, concernant un film sans doute imaginaire. Je n'aime pas la théorie du complot, mais en l'espèce, les fils sont tellement gros que je ne puis exclure une manoeuvre, fort imbécile, de gens prêts à en découdre.

Je me garde bien de mettre tous les musulmans dans le même sac, même les imams et les ayatollas. Je suis conscient des dérives médiatiques.

Dès lors, j'appelle les musulmans à trois choses :
- le Coran qualifie sans cesse Allah de grand et de miséricordieux. Si ce Dieu, qui est aussi le mien, est votre modèle et votre guide, soyez grands comme lui (ayez de la hauteur de vue) et surtout soyez miséricordieux (en toutes choses) ;
- Mohammed n'est que le prophète (le porte-parole) de Dieu, arrêtez de le diviniser et de lui accorder des égards qui ne reviennent qu'à Dieu seul. Dieu est ineffable, on ne peut pas le représenter, nous sommes tous d'accord là-dessus ;  mais Mohammed n'est pas Dieu, il a été un homme et d'après ce qu'on sait il n'a pas été un ange non plus. Je ne comprends dès lors pas l'indignation des musulmans quand quelqu'un vient à souligner le côté humain du prophète ;
- quel message les musulmans ont-ils à apporter à notre monde, à nos sociétés d'aujourd'hui ? Faudra-t-il subir encore longtemps la logique de la violence et de l'obscurantisme ? Ce n'est plus le moment de se taire, mais le moment de parler avec une parole crédible et d'aujourd'hui. Le défi est important, capital même, pour le monde de demain. Je vous attends. 


mercredi 12 septembre 2012

Monsieur Arnault / Monsieur Arnaud

Claude Sautet a consacré un merveilleux film à un certain monsieur Arnaud, en 1995, avec un génial Michel Serraut et une touchante Isabelle Béart (d'avant la chirurgie esthétique).

Le monsieur Arnault dont on parle tant aujourd'hui, dans les media et les cénacles politiques, est bien moins intéressant a priori. Il ne suffit pas d'être une grande fortune pour être intéressant, il est vrai. On raconte surtout, à son propos, à peu près n'importe quoi.

Donc, ce monsieur de nationalité française demande à acquérir la nationalité belge (outre sa nationalité française à laquelle il n'entend pas renoncer). Il en a le droit, il n'y a là rien d'illégal, s'il répond aux conditions prévues, notamment disposer d'une résidence principale en Belgique depuis trois ans au moins. Il dispose d'une résidence en Belgique, à Uccle, depuis fin 2011, et depuis a payé en Belgique le précompte immobilier pour celle-ci. Comme il dispose de plusieurs résidences dans le monde, la commission sénatoriale des naturalisations devra apprécier si cette résidence est sa résidence principale, "le lieu où il fait et défait ses bagages avant d'aller ailleurs" et si le délai de trois ans est acquis. Un magistrat d'un autre temps définissait la résidence principale comme étant le lieu où un citoyen retrouve "sa pipe et ses pantoufles". Ce magistrat est un goujat : à la résidence principale, se trouve parfois aussi une femme (dans les autres aussi parfois). Le critère de la résidence principale n'en est pas moins délicat à vérifier.

Monsieur Arnault serait, dit-on, mu par un souci d'évasion fiscale.

Il convient, de ce point de vue, de mettre certaines choses au point.

Si les Etats-Unis d'Amérique ont la prétention de taxer leurs nationaux, partout dans le monde, aucun Etat européen n'agit de la sorte. La répartition des compétences fiscales y est fondée avant toute autre chose sur la résidence. On paye ses impôts là où on réside, qu'il s'agisse de l'impôt sur le revenu, de l'impôt sur la fortune, quand il existe, ou de l'impôt sur les successions. Certains impôts échappent à cette règle ; par exemple, un consommateur paie la T.V.A. là où il consomme. Des conventions internationales entre Etats peuvent aussi contredire le principe : par exemple, les revenus d'immeubles sont imposables, là où se trouve l'immeuble, non dans l'Etat de résidence du bénéficiaire. Un revenu professionnel est taxé là où il trouve sa source, non dans l'Etat de résidence.

Compte tenu de cela, on peut affirmer, sans se tromper, que :

- même devenu belge, monsieur Arnaut devra continuer à payer, en France, l'impôt sur ses revenus de CEO, et même y subir le taux de 75 % promis par le président Hollande, le cas échéant. Lui-même l'admet. Je ne vois pas où est le problème. La nationalité n'a rien à voir. A moins qu'il ne situe sa résidence principale en Belgique, ce qu'il n'a jamais dit.

Il est intéressant de noter que deux critères, en droit belge, servent à définir la résidence fiscale. Parmi ceux-ci, figure "le siège de la fortune". En droit belge, on n'est pas seulement un résident fiscal là où l'on a "sa pipe et ses pantoufles", on l'est aussi là où on gère concrètement sa fortune. Cela tient, par exemple, au lieu où l'on détient des comptes bancaires et aux endroits où l'on participe à des conseils d'administration. Certains "nouveaux" monégasques en ont été pour leurs frais. Il serait étonnant que la France ne dispose pas d'une disposition similaire, j'avoue ne pas le savoir. Je veux dire par là que monsieur Arnault, même devenu résident belge, pourrait encore, à bien des égards, être considéré comme un résident fiscal français, avec toutes les conséquences qui s'en suivent ...

- ce n'est pas en devenant belge que monsieur Arnault échappera aux droits de succession français, ses héritiers devront justifier, avec suffisance, de l'endroit de sa résidence principale le jour de son décès ;

- ce n'est pas en faisant l'acquisition de la nationalité belge que monsieur Arnault pourra bénéficier d'une immunité quant à l'impôt français sur la fortune, ni qu'il profitera du régime belge aberrant consistant à ne pas imposer les plus-values sur actions : il doit devenir résident fiscal en Belgique ;

- ce n'est pas en devenant belge que monsieur Arnaut aura droit au généreux régime des intérêts notionnels. Il ne faut pas être belge pour créer une société de droit belge. J'ai même entendu que, dans la crainte, d'une politique plus sévère vis-à-vis des intérêts notionnels, qui pourraient être réservés aux seules sociétés belges (?), monsieur Arnault aurait demandé, à cette fin, la nationalité belge ...

Bref, je me dis que les media et les politiques racontent vraiment n'importe quoi.

Je reste tout aussi sceptique sur un projet d'investissement commun avec le belge, et ami, Albert Frère. On ne nous a plus habitué, à vrai dire, à ce que les fortunes nationales investissent dans des projets nationaux. Elles investissent là où cela leur rapporte de l'argent.

Deux explications seulement sont possibles :
- la première : comte tenu qu'un français, en vertu d'un traité franco-monégasque, ne peut pas devenir citoyen et résident monégasque aussi facilement qu'un autre citoyen européen, la nationalité belge pourrait être un laisser-passer vers un vrai paradis fiscal (merci Justine Henin) ;
- la seconde : monsieur Arnaut trouve plus stimulant d'être le citoyen d'un pays surréaliste que d'un pays qui, engoncé dans ses principes républicains, a de la peine à rire de lui-même. Mais même de cette raison, je doute.



mardi 11 septembre 2012

Muriel, la tornade blanche

Elle est venue aujourd'hui, pour la deuxième fois, avec son harnachement de motarde et son incroyable force de travail. Muriel est ma nouvelle femme de ménage.

J'ai appris à la mieux connaître : elle a le coeur sur la main et la tête près du bonnet. Elle remet mon appartement à neuf, après des années de négligence. Rien ne l'arrête.

Aujourd'hui, elle m'a parlé un peu de sa vie, sans doute parce que je lui ai aussi parlé de la mienne. Elle a grandi dans un orphelinat près d'Arlon. Elle est un peu plus jeune que moi et a eu neuf enfants. Elle a été chanteuse dans un dancing. Et puis, la vie étant toujours faite d'imprévus, de ruptures, de recommencements, elle s'est retrouvée à la rue. Elle vit maintenant avec un espagnol, celui qui la conduit avec sa moto pour venir travailler. Elle est toujours dix minutes en avance et, dix minutes avant l'heure, elle guette son Julio sur le quai. Elle a été témoin de Jéhovah, mais a l'esprit ouvert.

Rien ne me plaît plus qu'un tel parcours, pas toujours très droit, un peu chaotique, mais qu'anime une telle confiance dans la vie et une telle énergie.

Je lui ai dit que je suis appelé à être absent de plus en plus et qu'il y aura Sam, un peu livré à lui-même.

Elle m'a dit : "ne t'inquiète pas, je serai là ; un peu comme une maman, j'ai l'habitude ; je lui ferai de la soupe et je le réprimanderai s'il y a trop de bordel". Voilà qui me rassure.









lundi 10 septembre 2012

Effata (ouvre-toi) : le corps et la foi

L'évangile de ce dernier dimanche (Mc, 7, 31-37) met Jésus en présence d'un éclopé de la vie particulier : d'abord, il est un étranger (il vient de la Décapole où Jésus s'est rendu dans son errance) ; ensuite, il est sourd et parle difficilement (on l'a appelé le sourd-muet). Double barrage : d'abord il est d'un autre pays, d'une autre culture, d'un pays où la voix des prophètes n'est jamais arrivée ; ensuite, il ne parvient pas à communiquer avec les autres. Or, privé de communication, il a fini par s'enfermer sur lui-même. Il n'est point de vie sans communication.

Jésus, ne va avoir aucun égard pour sa nationalité, sa différence, ses croyances, son passé. Ce n'est pas la première fois : avant lui, ou comme lui, il y a eu aussi la samaritaine (Jn, 4, 1-42), la syro-phénicienne (Mc, 7, 24-31), le centurion romain (Mt, 8, 5-13). Quant à nous, nous sommes tellement prompts à nous complaire de cénacles clos, si commodes pour pratiquer "l'entre-soi".  Jacques, dans l'épître du jour, ne dit pas autre chose (Jc, 2, 1-5). Il ne peut y avoir dans vos communautés de partialité, évoquant particulièrement les riches et les pauvres.

Il y a quelques jours, j'évoquais la parole et le toucher comme mode de guérison. Cette semaine, le processus est bien plus compliqué. Jésus lui met les doigts dans les oreilles, il prend de sa salive et la lui met sur la langue. Il lève les yeux au ciel et il soupire, avant de dire "Effata", "Ouvre-toi". Certains ont dit qu'il s'agissait là d'un rituel en vogue chez les guérisseurs de l'époque. C'est sans doute vrai.

Je retiens ceci : il ne s'agit plus seulement de parler et de toucher. Cette fois, tout est mis en oeuvre : la parole, le toucher, mais aussi les yeux, la salive et le souffle. A peu près tout ce qui constitue l'être humain, sauf le sexe. La guérison passe en tout cas, en l'espèce, par un corps à corps assez intime, qui ne me laisse pas sans un certain trouble. L'échange de la salive est souvent un tabou. En témoigne un film où le principal protagoniste, pourtant prêt à tout, disait : "J'embrasse pas" (un film d'André Téchiné, sorti en 1991).

Je songe à plusieurs choses.

Je pense à Thomas, le jumeau, enfermé avec les autres disciples au cénacle, après la mort de Jésus, tous enfermés par peur, et lui, doublement enfermé, puisqu'en plus l'incrédulité l'habite. Dans cet épisode encore, le corps à corps va jouer un rôle. Thomas sera délivré de sa peur et de son incrédulité, après avoir été invité par Jésus à mettre la main dans son côté (Jn, 20, 27).

Je pense aussi et surtout au rite de l'Eucharistie : "Prenez et mangez, ceci est mon corps ; prenez et buvez ceci est mon sang".

Ce que je dis ici est un balbutiement. Une interrogation sur le corps et la foi, le corps dans la foi, le corps et la guérison. Je n'affirme rien. Je laisse mon esprit et mon intelligence vagabonder, peut-être dans des chemins de traverse. Je pense néanmoins qu'un grand effort doit être fait pour rendre au corps sa juste place en religion, sous peine de trahir les écritures elles-mêmes.





















dimanche 9 septembre 2012

Infidèles (Abdellah Taia)

Cela fait des années que je connais Abdellah Taïa, comme auteur, et que je guette tout ce qu'il écrit. J'en ai déjà parlé précédemment.





Il parle toujours du Maroc, un pays qui, pour moi, évoque bien des choses, des images et des senteurs bien sûr,  avec mes fils au printemps, des liens tissés ici et là-bas, des expériences qui m'habiteront à jamais, un ami qui a partagé quelques années de ma vie au quotidien. Une amitié profonde, teintée d'amour et de tant de tendresse. Une relation qui ne pouvait être que sans lendemain. Après trois ans ensemble, il est retourné  là-bas et je suis resté ici.  Pourtant c'est lui, le musulman, qui m'a remis sur le chemin de la prière et m'a rendu la foi.

C'est sans doute à cause de cela que les romans d'Abdellah Taia m'ont toujours profondément ému, Il parle de ce qu'il sait, sans fard, sans cette hypocrisie qui caractérise tellement les sociétés musulmanes ; il parle du Maroc de son enfance et de son adolescence, du temps du roi Hassan II.

Son dernier roman, Infidèles, raconte l'histoire de Slima et de son fils Jamal. Elle prostituée, appelée à jouer le pire des rôles dans la société marocaine, celle que tout le monde méprise et dont personne pourtant ne peut se passer : les soldats, l'imam, les puissants, les hommes seuls et les hommes mariés, et aussi les familles : c'est elle qui, lors des nuits de noces, est dans le lit avec les jeunes époux pour leur expliquer comment il faut faire, dans cette société où les hommes, après l'enfance, n'ont jamais connu que d'autres hommes et dont les femmes sont terrorisées à l'idée de montrer leur corps. Or, il faudra pourtant montrer le drap taché de sang preuve de la virginité de la belle aux yeux des familles. On la payera pour cela, puis on la méprisera. Une telle femme ne peut pas être une bonne musulmane. Tous ont besoin d'elles, mais aucun ne lui reconnaît le droit d'exister pour elle-même.

Jamal n'est pas le fils de Slima. Jamal est un enfant sans père. Entre elle et lui, les deux blessés de la vie, les deux parias, c'est d'amour qu'il s'agit. Un amour fusionnel. Ils vont s'inventer une vie pour se donner une dignité, une raison de continuer, d'avancer toujours plus loin.

Un soldat, un des clients de Slima, plus beau que les autres, sera pour eux, un temps, pour elle, le mari fantasmé, et, pour lui, l'homme à découvrir, le père, jusqu'à qu'il soit envoyé au front, ce front où le Maroc envoyait alors ses enfants mourir pour un bout de désert.

C'est alors la rupture : Slima est torturée et emprisonnée dans les sinistres geôles d'Hassan II ; lui, Jamal envoyé au Caire.

Les retrouvailles de la mère et du fils sont étonnantes. L'un et l'autre vont à travers une relation amoureuse être menés plus près de Dieu. Pour Slima, Dieu aura toujours été présent dans l'amour, dans tout amour et dans ce dernier amour qui lui est offert à la fin de sa vie. Jamal deviendra, par amour d'un garçon, un combattant de Dieu. En se faisant mourir lui-même, et d'autres aussi, croyant que la mort peut dire l'amour d'Allah.

Jamais, l'auteur n'avait à ce point parlé de Dieu et d'amour. En tout cas, comme cela.

Il y a, dans ce récit, tellement d'humanité, de fièvre, de rêve, d'amour, de Dieu (même quand il n'en est pas directement question) qu'il m'a plus d'une fois fait pleurer.

Je ne sais pas si vous aimerez, mais ce récit m'a bouleversé.





Pour plus de détails : http://www.terrafemina.com/culture/livres/articles/16908-rentree-litteraire-2012-abdellah-taia-l-infideles-r.html












vendredi 7 septembre 2012

Bonne nouvelle et guérison

Comme tous les jours, ou à peu près, l'évangile du jour (Lc 4, 38-44) me parle.

En quittant la synagogue, Jésus entra chez Simon. Or, la belle-mère de Simon était oppressée par une forte fièvre, et on implora Jésus en sa faveur. Il se pencha sur elle, interpella vivement la fièvre, et celle-ci quitta la malade. À l'instant même, elle se leva, et elle les servait. 

Au coucher du soleil, tous ceux qui avaient des infirmes atteints de diverses maladies les lui amenèrent. Et Jésus, imposant les mains à chacun d'eux, les guérissait. Des esprits mauvais sortaient de beaucoup d'entre eux en criant : « Tu es le Fils de Dieu ! » Mais Jésus les interpellait vivement et leur interdisait de parler parce qu'ils savaient, eux, qu'il était le Messie. 

Quand il fit jour, il sortit et se retira dans un endroit désert. Les foules le cherchaient ; elles arrivèrent jusqu'à lui, et elles le retenaient pour l'empêcher de les quitter. Mais il leur dit : « Il faut que j'aille aussi dans les autres villes pour leur annoncer la Bonne Nouvelle du règne de Dieu, car c'est pour cela que j'ai été envoyé. » Et il se rendait dans les synagogues de Judée pour y proclamer la Bonne Nouvelle.



Jésus "interpelle" la fièvre de la belle-mère de Simon et c'est après avoir été interpelée par Jésus que celle-ci a quitté la malade, qui s'est empressée de se lever et de les servir. Voilà bien une étrange thérapie, qui parle au mal et peut-être même dialogue avec lui. Certaines fièvres ne se guérissent pourtant que comme cela et même que comme cela. Je connais bien des fièvres qu'aucun médicament ne guérit, mais qu'une parole peut guérir et a guéri. 

Puis, vient la foule avec toutes ses misères, des petites et des grandes. Suffit-il alors à Jésus de les interpeler pour guérir ? Le texte ne dit pas ça. Jésus fait preuve pourtant de compassion envers elle. Son geste alors est d'imposer les mains. On n'est plus dans la parole, mais dans le toucher. Un autre geste de guérison. Tenir la main, prendre dans les bras, caresser.

Cette attitude, qui n'a rien de magique, mais est simplement humaine, ne guérit pas tout. Le texte le dit : " des esprits mauvais sortaient de beaucoup" (mais pas de tous).

Ce qui est frappant, c'est aussi la réponse donnée. Qu'a fait Jésus de si extraordinaire pour être appelé "Fils de Dieu" ? Ne s'est-il pas comporté comme tout être humain doit le faire ? User de sa parole et de ses gestes pour réconforter et parfois guérir.

Il n'est point question de miracle dans ce récit.

Jésus le sait et il entend se protéger de la tentation d'être un thaumaturge. Ce n'est pas sa mission. Il le sait et, à tout instant, il doit éviter que sur ses actes on le désigne comme le Messie. Ne dites rien, leur dit-il !

Il n'a le plus souvent d'autre choix que se retirer dans un endroit désert, où la foule le traque encore. Il leur dit : ma mission première n'est pas de guérir les corps et les âmes, mais de proclamer la bonne nouvelle. Et cette bonne nouvelle, je dois la porter partout où je puis aller. Elle n'est pas réservée à quelques-uns, mais au plus grand nombre. Ne me gardez pas pour vous. Laissez-moi aller plus loin.

Mais quelle est-elle cette bonne nouvelle ? Quelle est donc cette nouvelle alliance qui vient après la première ?

Ils ne parvenaient pas à comprendre. Nous non plus, le plus souvent.

Certains, dans l'histoire de l'Eglise, ont cherché à l'exprimer. Paul le premier, avant même les autres. Souvent avec maladresse, parfois avec quelques illuminations. Des illuminations et des maladresses.


Ma conviction profonde est que la nouvelle alliance ne peut être définie par quiconque, même par Paul, ni les Pères de l'Eglise, et encore moins par une institution, fût-elle romaine et vaticane. Toute définition ne peut plus être qu'un essai.


Pour moi, mais c'est juste mon avis, le premier testament (comme on dit aujourd'hui) était l'aventure de Dieu avec un (son) peuple. Il en était le lien, le ferment et l'identité.


Avec le nouveau testament (on ne dit pas encore le deuxième, ni le second), l'aventure est devenue personnelle. Certes, le message de Jésus s'adresse à tous, mais surtout à chacun en particulier. Tous les épisodes relatés dans les évangiles en témoignent. De la samaritaine à l'homme riche, des doutes de Pierre au fils prodigue. Le temps est révolu de se retrancher derrière une religion instituée, organisée, avec ce qu'il faut faire, dire et croire.


C'est au fond de notre coeur que se joue notre relation à Dieu, pas en dehors.


Cela ne nous dit pas encore en quoi consiste la bonne nouvelle.


Et pourtant, c'est tellement simple. Il s'agit de vie et de mort. De la vie qui l'emporte sur la mort.Toutes nos morts. Tout ce qui nous empêche d'être pleinement vivants. Faut-il mettre des mots ? Il peut s'agir d'angoisses, d'une désespérance, d'addictions, d'une souffrance mal vécue, de récriminations, de haine, d'envie, de colère, de jalousie, du sentiment d'en avoir fait trop (ou pas assez), de culpabilité, du sentiment de n'être pas aimé (ou pas assez). Bref, ce qui enferme.


Voilà le terrain où la bonne nouvelle peut s'exprimer. Le lieu où la porte du tombeau peut être renversée.


La bonne nouvelle est d'abord pour notre monde, bien avant de concerner l'au-delà (même si elle le concerne aussi). Et cette bonne nouvelle, qui choisit la vie plutôt que la mort, au point d'avoir le pouvoir de nous "ressusciter", elle dépend de nous pour nous-même et pour les autres.