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jeudi 28 juin 2012

A propos de l'humilité

J'ai fait lire, il y a quelque temps, à ma psy la Règle de Saint Benoît. Le long chapitre sur l'humilité et ses douze degrés (R.S.B., 7) lui a fait un peu problème. Elle en gardait l'impression d'un chemin visant à briser en fin de compte les personnalités, les ego, donc d'un chemin plutôt négatif à ses yeux.

Comment lui répondre, je ne suis qu'un "humble" lecteur de la règle de Saint Benoît ?

D'abord, le mot "humilité", qui n'est pas une des vertus les plus populaires de nos jours, est souvent confondu avec d'autres, ce qui lui fait perdre de son contenu.

La modestie, la haine ou l'image dévalorisée que l'on peut avoir de soi, n'ont rien à voir, par exemple, avec l'humilité. Dans la haine ou la dévalorisation de soi, il y a un refus de ce l'on est est ; dans l'humilité, il y a au contraire totale acceptation de soi. La modestie est une attitude entretenue visant l'absence de recherche, de faste, de luxe. On marche les yeux baissés. Elle relève de l'ordre du paraître. C'est la raison pour laquelle on parle aussi de fausse modestie.

Selon Gandhi, " cultiver l'humilité revient à cultiver l'hypocrisie ; l'humble n'a pas conscience de son humilité ". Ou, comme le dit, un proverbe Yidsish : " Trop d'humilité est demi-orgueil ".

Une autre confusion fréquente vient du verbe "humilier". Il évoque une action de l'un sur l'autre qui réduit l'autre à moins que ce qu'il est par un processus de pouvoir. Cela n'a rien à voir avec l'humilité.

Le mot humilité prend sa racine dans le mot humus (terre). Cela veut dire que l'homme humble a les pieds sur terre, il a une conscience profonde de sa juste place au milieu des autres et de l'univers, il sait que tout ne dépend pas de lui et qu'il doit aussi compter sur les autres. L'humilité est à l'opposé de l'orgueil, de l'arrogance, de l'égocentrisme, du narcissisme. L'humilité consiste toujours à donner une place à l'autre, à l'Autre. C'est le contraire de l'autosuffisance.

Je pense que Saint Benoît ne veut pas dire autre chose. Etre humble, c'est accepter de faire partie d'un plan qui nous dépasse et où chacun a une place à tenir, en tant que membres d'un même corps (1 Cor, 12). Comme toujours, Benoît fait preuve d'un certain réalisme. Il constate que le coeur de l'homme n'est pas naturellement humble, qu'il lui faut du temps pour se convertir. Il propose dès lors un chemin de conversion en douze étapes, c'est dire que le chemin est long avant d'accéder pleinement à l'humilité.

Je me sens incapable de commenter chacune de ces douze étapes.

Je voudrais juste témoigner de ceci, pour rassurer ma psy : dans les communautés monastiques que je connais, et c'est en cela que l'abbé ou le prieur doit faire preuve de beaucoup de tact, il est demandé à chacun selon sa mesure, et chacun ayant donné sa pleine mesure, tous sont heureux, parce que tous savent qu'ils sont les membres d'un même corps. Cela n'exclut pas la fierté pour un travail bien fait, ni le compliment. Cela n'exclut sans doute pas non plus de temps à autre des petites rancoeurs, nul n'est parfait. L'essentiel est ceci : tous les frères sont égaux, chacun selon ses dons et sa personnalité. La diversité des aptitudes n'est pas source de discrimination et ne crée pas une hiérarchie parmi les frères.

Tel est l'esprit de la règle de Saint Benoît. Saint Benoît y veille d'ailleurs quand il dit que tous les frères doivent participer au service à table, à la vaisselle ; quand il dit aussi que l'abbé doit entendre l'avis des plus jeunes autant que des aînés.

L'humilité selon Saint Benoît est donc tout le contraire d'un étouffement de la personne. Elle vise plutôt à l'épanouissement de chacun dans un juste rapport aux autres et à Dieu. Je trouve cela exceptionnel.





lundi 25 juin 2012

L'étonnant parcours de Jean

Voilà un enfant, qui aurait dû s'appeler Zacharie, et s'appellera finalement Jean (Yohanan, en hébreu, "Dieu fait grâce"). Son destin a été particulier et sa vie marquée de plusieurs étapes constitutives, comme s'il n'avait pas trouvé du premier coup sa vocation. Ceci est d'une certaine manière rassurant à l'aune de nos expériences individuelles.

Avant de nous arrêter un instant sur le parcours de Jean, principalement à la suite de l'évangéliste Luc, une première chose me frappe. Les deux premiers chapitres de cet évangile comportent deux annonciations, racontent deux naissances, esquissent deux destins, comme en parallèle : ils concernent Jean et Jésus. On fête le premier, selon le calendrier liturgique, au solstice d'été, le second, au solstice d'hiver. Le premier, Jean, est fêté au moment où les jours sont les plus longs et où leur durée va commencer à diminuer. Le second, Jésus, est fêté au moment où les jours sont les plus courts et vont augmenter peu à peu vers la pleine lumière. Quel beau symbole ! D'après l'évangéliste Jean, Jean le Baptiste aurait dit en effet : " il faut qu'il grandisse et que moi je diminue " (Jn, 3, 30). Cela, nous aussi sommes invités à le dire jour après jour. Diminuer son Moi pour Lui laisser une place toujours plus grande.

J'aime aussi l'idée que Jean et Jésus étaient cousins (Marie et Elisabeth, leurs mères, étant cousines). Il y a entre eux un air de famille, notamment quant à leur naissance (un est né d'une femme âgée stérile et l'autre d'une jeune vierge non mariée : on pouvait imaginer plus conventionnel), dans certains aspects de leur prédication et aussi dans leur mort tragique (décapitation et crucifixion, sur ordre du pouvoir). Il y a pourtant une grande différence entre eux : Jean clôt l'ancienne alliance, Jésus inaugure la nouvelle alliance. Le rapport à Dieu va changer du tout au tout. Jean en a le pressentiment, pas la certitude, car il lui est arrivé de douter (Lc, 7, 19). Il va entrouvrir la porte, préparer les coeurs. Il ne saura pourtant pas, de son vivant, à quoi ressemble le Royaume que Jésus, son cousin, va initier.

Quelque chose me touche beaucoup dans le personnage de Jean : il est comme appelé à rester effacé, à l'arrière-plan, il aura facilité la transition, mais il ne participera pas à la nouvelle alliance. Il devra s'y faire. Cela ne veut pas dire que son rôle n'a pas été essentiel. Il est  bon de rappeler que Jean est le seul saint dont l'Eglise célèbre la naissance (les autres saints étant généralement commémorés à la date de leur mort). Privilège insigne ! C'est l'évangéliste Mathieu qui rapporte cette parole de Jésus : " en vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont nés d'une femme, il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste; et cependant le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui " (Mt, 11, 11).

Mais revenons au parcours de Jean.

Tout commence par une annonciation (Lc, 1, 5 et sv.). Chaque fois qu'il s'agit d'annoncer une bonne nouvelle, c'est toujours l'ange Gabriel qui s'y colle. Ici, le destinataire s'appelle Zacharie, il est prêtre, il officie au Temple de Jérusalem. Avec sa femme Elisabeth, ils forment un couple déjà âgé et stérile. Et voilà la bonne nouvelle qu'apporte Gabriel à Zacharie : ta femme Elisabeth va enfanter un fils, tu l'appelleras Jean, il sera saint et il ramènera beaucoup de fils d'Israël au Seigneur leur Dieu. Zacharie non seulement n'en croit pas trop ses oreilles, mais signifie à l'ange Gabriel qu'il ne croit pas un seul instant à ses fadaises, tant cela lui paraît invraisemblable vu son grand âge. Pour ne pas avoir cru les paroles de l'ange, le voilà privé de voix ! Il se présente pour la grande bénédiction sur le peuple, mais rien ne sort plus de sa bouche : il est devenu muet. Le père Devillers m'a amusé, ce matin, quand il a dit, l'air de rien, que voilà ce qu'il en coûte à un curé, quand il ne sait plus écouter la voix de Dieu, il peut encore officier, encenser, célébrer ... mais il n'a plus rien à dire, à transmettre, au peuple qui lui est confié ! Il ne fait plus que s'agiter. Pensait-il à quelques uns de ses confrères dans la hiérarchie de l'Eglise ? Le parallèle est intéressant avec la deuxième annonciation, celle où Gabriel s'adresse à Marie (Lc, 1, 26 et sv.). La nouvelle est tout aussi invraisemblable, mais Marie, sans doute plus simple, plus confiante et moins instruite que Zacharie, ne trouve rien d'autre à répondre que : " je suis la servante du Seigneur " (Lc, 1, 38).

Puis, quelques mois plus tard, l'enfant naît contre toute attente (en tout cas de la part de Zacharie). Se joue alors la scène du prénom, au moment de la circoncision de l'enfant, le huitième jour après sa naissance (Lc, 1, 57 et sv.). A cette époque, le premier fils portait toujours, par tradition, le prénom de son père. Quand Elizabeth dit qu'il s'appellera Jean, c'est la stupeur. On demande à Zacharie son avis, qu'il écrit sur une tablette : son nom sera Jean. Le projet de Dieu a fait chemin dans son coeur. Il faut parfois du temps pour admettre les projets de Dieu. Il retrouve sur le champ la parole et déclame ce très beau texte, connu sous le nom de Cantique de Zacharie, que l'on chante tous les jours à la fin de l'office du matin (Lc, 1, 67 et sv.). Le choix d'un prénom pour un enfant est toujours important. Il véhicule beaucoup de symboles. Il y a les prénoms en vogue, les prénoms aristo, les prénoms par tradition familiale, les prénoms pour faire plaisir au parrain ou à la marraine, les prénoms qui veulent avoir un sens. J'aime simplement ici que les usages, ou les plaisirs des hommes, aient été ici brisés. Il s'appellera Jean, parce que Dieu a voulu qu'il s'appelle Jean.

De l'enfance et de la jeunesse de Jean, on ne sait rien. Tout au plus, l'évangéliste Luc dit-il : " Quant à l'enfant, il grandissait et son esprit se fortifiait; et il fut dans les déserts jusqu'au jour de sa manifestation à Israël " (Lc, 1, 80). On ne saura pas beaucoup plus de Jésus, son cousin, soit dit en passant.

A vrai dire, Jean aurait dû devenir prêtre comme son père Zacharie, le sacerdoce étant héréditaire dans la religion juive de l'époque. Nouvelle rupture avec l'ordre établi : Jean refuse de jouer le rôle qui lui est dévolu selon la tradition. Il part au désert. Pour se chercher ? Pour se trouver ? Jésus fera cela aussi au tout début de son ministère (Lc, 4, 1-13; Mt, 4, 1-11; Mc, 1, 12-13).

Beaucoup d'exégètes se sont interrogé sur ce temps de désert vécu par Jean. Pour Jésus, l'évangéliste Marc suggère qu'il a exercé, à Nazareth, avant sa vie publique, le métier de charpentier (Mc, 6, 3), mais on n'en sait pas beaucoup plus.

Il se dit, mais les exégètes ne sont pas unanimes, que Jean aurait pu rejoindre un temps les Esséniens. Les Esséniens avaient rompu avec le Temple corrompu. Ils avaient créé près de la Mer Morte, à Qumran, une communauté entièrement vouée à la prière, à l'étude des textes saints, obsédée par l'idée de pureté (plusieurs bains rituels rythmaient le quotidien) et dans l'attente du Messie. La seule communauté "monastique" de tradition juive connue. Certains pensent que Jean a vécu un temps, plus ou moins long, avec eux. Si cela est vrai, cela ne serait qu'une étape de plus dans le parcours de Jean.

Car, un jour, en effet, qu'il ait renoncé à la solitude de l'ermite ou à la vie communautaire à Qumran, il est parti sur les rives du Jourdain et est allé à la rencontre des gens pour leur parler. Que leur disait-il ? Il leur demandait de se convertir. Et, pour lui, se convertir cela voulait dire : " Si quelqu'un a deux tuniques, qu'il partage avec celui qui n'en a pas ; si quelqu'un a de quoi manger, qu'il fasse de même " (Lc, 3, 12). Cela voulait dire aux fonctionnaires : " n'exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé " (Lc, 3, 13). Aux militaires, il disait : " ne faites ni violence, ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde " (Lc, 3, 14). Les recommandations de Jean n'ont rien de neuf : elles prônent le partage, la justice, la non-violence; elles dénoncent la corruption. Et pourtant elles sont encore d'une telle actualité ! Elles étaient, pour lui, la condition pour accueillir ce qu'il ne pouvait encore nommer. Je suis frappé par le nombre de ceux qui, depuis ce temps lointain, ont tenu le même discours que Jean. Sans grand succès pourtant, comme si tout était toujours à recommencer. Je ne parviens pas à comprendre comment ce message de sagesse n'est toujours pas appliqué. Combien d'autres Jean faudra-t-il pour préparer encore et encore le terrain ?

Il utilisait aussi un signe : le baptême dans l'eau du Jourdain. Quel beau symbole. Le Jourdain était, à l'époque, un fleuve d'eau vive qui coulait vers la Mer morte. Se purifier par le baptême dans le Jourdain voulait dire qu'on gardait le vivant pour laisser filer les parts obscures de son âme vers la Mer morte.

Jean annonçait aussi quelqu'un d'autre, de plus fort, de plus grand que lui, qui ne baptiserait plus dans l'eau comme lui, mais dans l'Esprit (Lc, 3, 16). Mais avait-il une pleine conscience de ce qu'il disait (ou lui a-t-on fait dire après) ?

Puis vient le jour où les deux cousins se rencontrent. Jean baptisait dans le Jourdain et Jésus demande le baptême de Jean. Entre les deux, il y a ainsi une continuité que Jésus provoque. Jean savait qu'il devait préparer le chemin d'un autre et il reconnaît en Jésus, son cousin, cet autre. Jésus, en lui demandant le baptême, légitime Jean.

Pour Jean, cela ne fut pas si facile que cela pourtant. Quelle place devait-il tenir désormais ? S'effacer complètement ou continuer ?  Il semble qu'il ait continué non sans créer sans doute quelques flottements parmi les disciples qui ne savaient plus trop à quel saint se vouer, si j'ose dire. Son emprisonnement modifiera considérablement la donne.

Pour avoir dit aux pharisiens et aux sadducéens, qui venaient à son baptême : " Engeance de vipères ... etc... " (Mt, 3, 7), pour avoir dénoncé le sens de la famille très particulier d'Hérode, Jean ne s'était pas fait que des amis. Cela a a provoqué sa mise à mort. La ressemblance avec son cousin Jésus est troublante.

Le parcours de Jean m'interpelle car il n'est pas une ligne droite. On y décèle une certaine radicalité, mais des doutes aussi. Je suis très sensible aussi au fait qu'il entrouvre la porte de la nouvelle alliance, sans savoir exactement ce qu'elle sera, ni finalement la connaître pleinement de son vivant. N'est-ce pas un peu notre cas à nous ?










samedi 23 juin 2012

A propos de l'angélisme en politique

A propos des anges, j'en étais resté à la division entre les bons anges (parmi lesquels les anges gardiens) et les mauvais anges (parmi lesquels les anges tentateurs). Comme je n'en ai jamais rencontré aucun, je me suis fait à l'idée que les anges n'existaient pas. Ni Gabriel, ni Michel, ni Raphaël n'ont jamais daigné se pencher sur moi et me "couvrir de leur aile". J'aurais peut-être bien aimé. Il faudra, un jour, que je demande à Marie.

Or, voilà que j'entends sans cesse parler d'angélisme dans le discours des politiques.

Généralement, il s'agit de politiciens de droite qui traitent d'angélisme des politiciens qui pensent à gauche et donc pas comme eux. La gauche ferait ainsi particulièrement preuve d'angélisme, selon eux, à propos, d'une part, de la sécurité et, d'autre part, de l'immigration, mais pas seulement. Dixit Charles Michel, mais aussi Nadine Morano (contre la partie de son propre camp qu'elle juge trop à gauche). Je demande pardon à Charles Michel pour le rapprochement avec Nadine Morano. Je ne savais pas qu'il y avait autant d'esprits angéliques dans le personnel politique.

http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/article/745789/charles-michel-milquet-doit-venir-avec-des-dossiers-clairs-sur-la-securite.html
http://www.francetv.fr/info/grands-travaux-en-perspective-a-l-ump_110985.html

On voit bien que le discours de la droite, quand elle parle d'angélisme, ne se réfère pas à la distinction que je viens d'esquisser entre les bons anges et les mauvais anges. La gauche serait angélique, selon eux, parce que naïve, croyant en des idéaux incompatibles avec la réalité, tandis que eux à droite échappent à ce qualificatif parce que plus réalistes, plus pragmatiques, plus efficaces (plus d'actes et moins de paroles).

Je trouve cela vraiment risible et il serait temps que les locuteurs de droite s'en rendent compte avant d'être encore moins crédibles qu'ils ne sont déjà, surtout à propos des paroles et des actes.

Comment ne pas traiter d'angélisme de droite le discours de la ministre belge Sabine Laruelle (MR) annonçant à tue-tête, dans la presse, que si on réduit encore plus les charges sur le travail au niveau des PME, sur les trois premiers emplois, et si 2 % (seulement !) des indépendants et des PME utilisent la mesure, 10.000 emplois seront en un rien de temps créés. Rien moins que ça ! Comment se fait-il que cette géniale mesure n'ai pas été adoptée depuis bien longtemps ? La faute à la gauche sans doute.

http://www.lalibre.be/economie/actualite/article/745916/une-baisse-de-charges-pour-creer-10000-emplois-dans-les-pme.html

Si ça n'est pas de l'angélisme de droite, je me demande ce que cela est. Ils devraient le savoir pourtant, à droite, eux qui traitent si aisément les autres d'angélisme : on se trouve ici dans le domaine de la croyance dans une idéologie, une foi, en quelque sorte, assénée avec la conviction d'un intégriste (on en trouve dans toutes les religions et croyances).

On ne crée pas de l'emploi en réduisant les charges sur les salaires. Qui va croire un seul instant que les PME et les indépendants vont tout à coup se mettre à embaucher du personnel supplémentaire, juste parce qu'on leur dit qu'il va leur coûter moins cher ? Regardez le succès des plans Activa, par exemple. Combien de demandeurs d'emploi, bénéficiant de ce label, restent sur le carreau, alors qu'il fait bénéficier pourtant l'employeur de substantielles réductions de charge pendant un temps.

Jouer sur le coût du travail me semble un mythe. A l'heure de la mondialisation, on trouvera toujours ailleurs des charges salariales moins élevées, enfin pour un temps encore. Le but est-il d'aligner le salaire horaire, et les protections sociales, sur le plus petit commun dénominateur ? Contre cela, il faudra toujours lutter. C'est cela que veut la gauche, une société de progrès, pas de régression.

On crée de l'emploi, si on crée de l'activité. Pour cela, il faut faire, par exemple, l'exact contraire des intérêts notionnels qui n'auront jamais été qu'une aide de l'Etat aux entreprises (généralement autres que des PME, celles qui ont une taille suffisante pour avoir des fonds propres considérables) sans aucune contrepartie exigée de leur part.

Il faut favoriser l'investissement, et public, et privé : dans la recherche, dans l'enseignement, dans la formation des moins qualifiés, dans des secteurs d'excellence ou de haute technologie où l'on se démarque suffisamment pour être en pointe en termes de projets et de produits. Il faut aider et accompagner nos entreprises dans la recherche de nouveaux marchés et dans des projets de coopération avec d'autres. Pas leur faire des cadeaux, qu'ils soient fiscaux ou autres.

Il faut absolument dissocier l'activité des banques : d'une part, collecte de fonds et financement d'activités productives, si possible créatrices d'emploi, et, d'autre part, l'activité spéculative qui n'est rien d'autre qu'une loterie, où l'on peut gagner ou perdre beaucoup, mais qu'il faut réserver à ceux qui aiment ça.

Au lieu de toujours vouloir réduire les charges sur les salaires, avec comme menace une déstabilisation de notre modèle social, pourquoi n'encourage-t-on pas plutôt les investissements nouveaux, comme par le passé, par des aides à l'investissement ? Il faudra forcer l'Europe libérale à revoir sa politique en matière d'aides d'Etat. Pourquoi ne facilite-t-on pas davantage l'accès des jeunes entreprises au crédit ? Par peur que les banques ne suivent pas ? Ou parce qu'elles se sont montrées incapables d'être à la hauteur, en tout, depuis quelques années ? J'estime, pour ma part, que toute aide apportée par les Etats aux banques privées (ou semi-publiques) doit se solder par un engagement de celles-ci à concourir à la relance des économies locales, plutôt qu'à la spéculation égoïste. Les banques sont aujourd'hui de plus en plus regardantes pour financer un projet d'entreprise. Elles exigent des garanties impossibles à obtenir. On est en droit d'agir de même à leur égard. Si on veut créer de l'emploi, ce n'est pas par une réduction des charges salariales qu'il faut agir, mais par des mesures contraignantes pesant sur les banques. C'est en cela que les Etats peuvent se montrer responsables et non complices.

Et pourtant, tout ceci reste encore, d'une certaine manière, angélique. Cela reste une politique qui n'a pas les pieds sur terre.

On colmate, avec des rustines éculées, la chute du néo-libéralisme, mais on ne voit pas les enjeux de demain. Demain, la crise ne sera pas qu'économique, elle sera écologique. Or que constate-t-on ? Un refus clair et net des Etats-Unis d'Amérique et du Canada à avancer sur la voie d'une gouvernance mondiale concernant l'avenir de la planète et le développement durable. Toujours les mêmes clichés, les mêmes croyances, le même angélisme ultra-libéral : nous croyons ( = nous avons la foi) que la technologie résoudra les problèmes de la planète. On veut bien de la mondialisation, mais pas pour n'importe quoi.

Le sommet de Rio, qui vient de s'achever, est le triste exemple de cette situation. A l'exception des Etats, qui ont l'impression de ne pas avoir fait marche arrière, encore bien, les observateurs manifestent tous une profonde déception.

Les solutions alternatives existent, beaucoup y réfléchissent et font des propositions, simplement certains n'en veulent pas. Toujours pour la même raison : le profit et l'argent à court terme.

Dans quelques années, on devra régler la faillite de la planète comme aujourd'hui la faillite des banques. Je crains que les dégâts soient cependant bien moins supportables encore.

Une citation, pour finir : " quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boîteux, des aveugles et heureux seras-tu de ce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre, car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes " (Lc, 14, 13-14) (ce qui pourrait bien vouloir dire "par leur sourire", comme me l'a suggéré ma psy).




Le plaisir des mots à la liégeoise (suite et pas fin)

Il y a longtemps que je n'ai plus consacré un article au wallon liégeois et aux expressions locales qui influencent encore le parler même des plus intellectuels d'entre nous. J'y succombe parce qu'un ami italien, linguiste, le fait, jour après jour, sur Facebook, offrant, jour après jour, un mot de la langue italienne, son origine, ses correspondants dans les autres langues latines, sa signification. Grâce à lui, j'apprends tous les jours. Merci Roberto !

Voici une nouvelle liste de mots et d'expressions en wallon liégeois :

- Al copète. Au dessus. Au sommet (de la montagne, des escaliers ou du tas de fumier, concernant le coq).

- Barda'h'reyes. On dirait aujourd'hui des encombrants. Bref, des "trigus" accumulés au fil du temps, que l'on ne découvre que lors des grands nettoyages et dont on veut se débarrasser (verbe dont l'éthymologie est la même que celle de barda'h'reyes).

- Cou-z-à haut . Littéralement, le cul en l'air (et non à l'air). Plus élégamment : "cul par dessus tête".

- Glawène. Gamine. Vocable incompatible avec le terme "lolita" et de moins en moins utilisable, sous peine de subir l'ire de jeunes pré-pubères déjà préparées pour les concours de mini-miss ou les concerts de Justin Bieber, autant que l'ire de leurs parents décérébrés.


- Porotche. Paroisse. Dans mon quartier, il y a deux paroisses Saint Pholien et Saint Nicolas, constituant une seule république, la République libre (et surtout folklorique) d'Outremeuse. Un peu sur le mode des îles anglo-normandes, ma république est organisée sur la base de paroisses, sauf qu'elle n'a pas encore obtenu le statut de paradis fiscal. Trop populaire et folklorique sans doute.


- Poyedge. Littéralement poil. Tous les êtres humains ne sont pas également dotés concernant leurs poyedges (entendez : leur capital pileux). Le déficit ou le capital pileux ne se situe pas en outre, selon les individus, toujours au même endroit. D'un aliment moisi, on peut dire aussi qu'il a "des poyedges copé qu'in angora" (entendez : des poils encore plus longs que ceux d'un angora).


- Rouf. Ce petit mot indique qu'une action a été bâclée, réalisée à la va-vite, sans grande conscience professionnelle. Rouf rouf est encore pire que rouf. Quant à rouf to djû ...


- Vinave. Il faudrait écrire au dessus du "a" un petit rond pour signifier que ce "a" doit être prononcé ouvert, tendant vers le "o". Il s'agit toujours d'une voie, d'un passage, d'un chemin d'accès. On le qualifie parfois : Haut-Vinave ou Vinave d'Ile.



vendredi 22 juin 2012

Kenji Kawakami et ses inventions inutiles

Cela remonte à bien des années déjà, quand nous allions à Paris, avec P., quelques étapes étaient incontournables : la FNAC Montparnasse, les disquaires "à trouvailles" dans le quartier de la Contrescarpe, Les Mots à la Bouche ... et la librairie japonaise, rue des Pyramides, dans le quartier de l'Opéra.

C'est là que j'ai découvert pour la première fois de petits livres illustrés avec les inventions improbables de Kenji Kawakami.

Kenji Kawakami (né en 1946) est un ingénieur aéronautique et designer, japonais comme son nom l'indique, qui s'est surtout illustré en créant des objets insolites, pour aider à la vie quotidienne, mais qui la compliquent plutôt. On les appelle là-bas des chindogu.


Ces petits livres m'ont toujours fait beaucoup rire.

Aujourd'hui,  existe une Académie internationale du Chindogu. Et, comme il existe en France le concours Lépine, il existe un concours similaire au Japon pour les créateurs de chindogu.

Un peu d'inutilité, dans notre monde qui ne jure que par la performance, la compétitivité, la croissance, fait du bien.

Voici une sélection de quelques-unes des inventions de Kenji Kawakami. Il y en a bien d'autres.

Le parapluie relié à un bidon permettant de récolter l'eau de pluie.



La collerette anti-goûtes et anti-cheveux dans la soupe aux nouilles.



La grenouillère pour bébé, afin qu'en rampant, il lustre aussi le parquet.



Déclinaison de l'invention précédente pour le chat.



Le distributeur de kleenex en cas de rhume intense.



Le refroidisseur de nouilles brûlantes.



Le traceur de rouge à lèvres.


Les semelles permettant de cacher où on va.



Qui a dit que la Belgique est le pays du surréalisme ?

jeudi 21 juin 2012

Les bancs publics

Je ne puis imaginer une ville sans bancs publics.

On y croise au printemps, et en été, comme maintenant, de jeunes amoureux attendrissants, et, à mon âge, cela fait du bien de les voir, et, sans nostalgie, de ressentir encore un petit quelque chose, un émoi, d'un passé que j'aimerais encore vivre.

Parmi les usagers des bancs publics, il y a aussi beaucoup de personnes âgées, qui s'y assoient pour reprendre souffle ou papoter entre elles. Je pense à mes parents, mais aussi à quelques dames d'un âge respectable du quai Van Beneden, qui, au moindre rayon de soleil, se précipitent pour bronzer au bord du fleuve, se croyant sans doute à Nice ou à Cannes.

Le dimanche surtout, des mères de famille, avec de jeunes enfants, s'y installent. Bien sûr, elles ne sont pas tout à fait d'ici. Leur couleur de peau en témoigne. Leur vêtement aussi (voile, boubou, sari).

On y croise aussi souvent, en journée, de jeunes maghrébins solitaires. Ils n'ont plus l'âge d'être à l'école. Ils ont autour de la trentaine. Comment sont-ils arrivés ici ? De quoi vivent-ils ? Ils sont toujours corrects. Ils sont là. Ils tuent le temps.

Puis, il y a les lecteurs comme moi, prêts à partager leur lecture avec leur voisin de banc. Ceux-là on les retrouve surtout lorsque le sport envahit tous les media : tennis, foot, formule 1, tour de France. Ces lecteurs-là fuient la télé, encore plus que d'habitude, et, quand les cohortes échauffées de supporters envahissent les rues de leurs cris, de leurs beuglements, de leurs klaxons, ils ne savent plus où se mettre. En voilà, tiens, une nuisance pour les autres : le supporter sportif ! On n'agit guère contre lui pourtant. On traque les plus récalcitrants, mais on ne protège pas le vivre ensemble.

Et puis, moi, qui suis de nature très solitaire, je trouve toujours un grand plaisir à parler avec un ou plusieurs compagnons de banc. Que de belles rencontres n'ai-je pas faites ainsi ? Le banc public favorise la convivialité.

Le soir, en été, le quai s'anime un peu. Des jeunes organisent des pics-nics et des veillées à la guitare sur le quai de halage, un peu en contrebas, cela sent la fumette, mais tout cela reste bon enfant.

Alors pourquoi les services de la ville ont-ils démonté tous les bancs publics ? Pour les rénover, les repeindre ?

J'ai interrogé l'agent de quartier : il n'y aura plus de bancs publics en dessous de chez vous (soit entre la Passerelle et le Pont des Arches), m'a-t-il dit.  Pourquoi ? Pour éviter que des populations indésirables s'y rassemblent (des toxicomanes et des étrangers trop bruyants), m'a-t-il dit encore. Qui a demandé ou suggéré cela ? Alors qu'il s'agit de mon lieu de vie, et de mon mode de vie (j'aime les bancs publics), personne ne m'a consulté, ne m'a demandé mon avis. Et ce motif ne correspond pas à ce que je vis moi.

Que vont faire ces dénommés indésirables ? Ils iront un peu plus loin ou un peu plus bas (sur le quai de halage). Je ne saisis vraiment pas la portée de ces mesures étriquées qui cependant recueillent l'assentiment d'un certain nombre de personnes parmi mes voisins. Elles doivent lire, tous les matins, le journal La Meuse qui ne manque jamais de nourrir un perpétuel sentiment d'insécurité chez ses lecteurs (ou leur propose des nouvelles croustillantes, où il est toujours question de sexe ou de personnages célèbres qui se sont montrés nus). Voilà la lecture des vieilles dames. Et dire que je m'efforce toujours d'être aimable avec elles !

Bref, je suis indigné, révolté et j'en passe ...



Georges Brassens
Les amoureux des bancs publics


Les bancs publics ont disparu


Quelques bancs publics




lundi 18 juin 2012

Giovanni Papini

La rencontre avec un auteur tient souvent au hasard (aux recommandations aussi parfois).

Cette fois-ci, je suis tombé sur un livre en chinant dans les greniers de la demeure d'un ami. Comparé aux greniers de ma grand-mère qui étaient un modèle de rangement, celui-ci était un vrai foutoir.

J'ai toujours aimé les greniers, surtout celui de ma grand-mère, où il y avait trois espaces :
- l'espace bibliothèque, avec des livres d'auteurs, aujourd'hui inconnus, méconnus. Qui connaît encore Zénaïde Fleuriot ? Et qui a lu René Bazin ? On ne lit plus aujourd'hui André d'Hôtel, ni Maurice Genevoix ;
- l'espace où on faisait sécher le linge en hiver et où, dans des coffres, on gardait les vêtements d'été, plus des cartons à chapeaux et quelques ustensiles propices aux déguisements avec ma petite copine de l'époque (nous étions des enfants) ;
- l'espace odorant où on stockait les pommes du verger pour en consommer jusqu'à l'année suivante.

Ainsi, donc, dans le grenier de la demeure de mon ami, je suis tombé sur le livre d'un auteur florentin, qui m'était parfaitement inconnu : Histoire du Christ. Une histoire du Christ ... encore, allez vous me dire, tu ne lis plus que cela. J'ai choisi ce livre après avoir lu ce que l'auteur dit en exergue au lecteur.

" Depuis cinq cents ans, ceux qui se proclament " esprits libres " ...  se donnent un mal fou pour assassiner une deuxième fois Jésus. Pour le tuer dans le coeur des hommes.


Dès qu'on eut l'impression que la seconde agonie du Christ en était aux avant-derniers râles, les nécrophores s'avancèrent. Des buffles présomptueux qui avaient pris les bibliothèques pour étables ; des cerveaux aérostatiques qui croyaient toucher le sommet du ciel en montant dans le ballon captif de la philosophie ; des professeurs mis en rut par de funestes cuites de philologie et de métaphysique prirent les armes comme autant de croisés - l'Homme le veut ! - contre la Croix. Certaines volières de balivernes montrèrent, clair comme le jour, avec une imagination qui ferait rougir de honte le célèbre Radcliffe, que l'histoire des Evangiles était une légende par laquelle on pouvait tout au plus reconstituer la vie naturelle de Jésus, qui fut pour un tiers prophète, pour un tiers nécromant et pour le dernier tiers agitateur ; et il ne fit point de miracles, à l'exception de la guérison hypnotique de quelques possédés, et il ne mourut pas sur la croix mais se réveilla dans le froid du tombeau et réapparut avec des airs mystérieux pour  faire accroire qu'il était ressuscité ...


Mais, " après tout ce gâchis de temps et d'esprit et de talent, le Christ n'a toujours pas été expulsé de la terre ".


J'ai su d'emblée que j'aurai un certain plaisir à lire un homme qui écrit ainsi !

Qui était-il donc ?


Surprise : il s'est surtout illustré comme athée, plutôt iconoclaste et comme un avant-gardiste polémiste ... mais qui, à la surprise ou l'incrédulité de tous ceux qui le connaissaient, s'est converti à cause de l'incapacité de la Raison à éliminer le Christ ! Mais il n'est pas plus tendre avec les dévots : " les vies de Jésus destinées aux dévots exhalent presque toutes un je ne sais quoi de rance qui rebute, dès les premières pages, le lecteur accoutumé à des mets plus délicats et plus substantiels. Il y a un relent de chandelle éteinte, une puanteur d'encens refroidi et de méchante huile qui vous coupe le souffle ". Son projet est de se démarquer des uns autant que des autres.

Décidément, j'ai de plus en plus envie de lire ce livre ... et je passerai outre la proximité de l'auteur avec le fascisme montant.

Son livre, paru en 1921, a été traduit en de multiples langues (même le chinois, l'arabe et le maltais !) et ne cesse toujours aujourd'hui d'être réédité.














samedi 16 juin 2012

L'arbre, la semence et le grain de moutarde


Quelle est la raison qui me ramène sans cesse à la Bible ? Je crois avoir trouvé : la Bible, dans sa dynamique globale, et surtout dans les évangiles, bien sûr, prend toujours le contre-pied des idées reçues, des systèmes politiques, économiques, sociaux, idéologiques ... et même des systèmes religieux ! La Bible est une parole vivante parce qu'elle pose toujours question, appelle au renversement des perspectives, ne considère jamais rien comme figé. Elle appelle à la créativité et à la croissance. Certains gardiens de la Parole l'ont malheureusement oublié au fil du temps ...

N'est-ce pas ce que dit Dieu, par la bouche du prophète Ezechiel (Ez, 17, 24) : " je renverse l'arbre élevé et relève l'arbre renversé, je fais sécher l'arbre vert et reverdir l'arbre sec " ? Chaque fois que nous élevons un arbre à la mesure de notre orgueil, il le renverse. Et chaque fois que, dans notre aveuglement, nous renversons un arbre, il le relève. Comme si Dieu, avec nous, faisait toujours un peu preuve d'esprit de contradiction, pour nous inviter à aller encore plus loin.

L'évangéliste Marc parle aussi d'une semence (Mc, 4, 26-34). Nuit et jour, cette semence va germer et grandir. On considère généralement que la semence dont parle l'évangéliste est la Parole de Dieu, accessible pour les juifs et les chrétiens, dans l'Ancien Testament, uniquement pour les premiers, mais aussi dans le Nouveau, pour les seconds. Et la terre semée, c'est nous. Qui est le propriétaire du champ ? Là n'est pas la question. Ce qui est surtout intéressant, c'est ce que Marc dit de l'homme dont le champ a été ensemencé. La semence germe et grandit, nuit et jour, " qu'il dorme ou qu'il se lève, il ne sait comment ".

Une fois la terre ensemencée par la Parole, quelque chose se passe, qui nous échappe, et qui échappe peut-être même au semeur, quelque chose qui dépasse notre compréhension et n'est même pas dépendant des moments où nous sommes spirituellement en éveil, prêts à recevoir et à accueillir ; ce quelque chose se passe même pendant les nuits de nos vies, nos périodes d'assoupissement ou de brouillard. La semence germe et grandit, tout le temps, même quand nous sommes les moins coopérants ou les moins réceptifs. Ceci est important : il ne dépend finalement pas de nous que la Parole semée porte en nous du fruit, une fois que nous l'avons accueillie. Même malgré nous, elle fait son oeuvre. Ceci me rassure, moi qui ne suis pas toujours très coopérant.

Marc parle aussi d'une autre semence : le grain de moutarde (on parle aussi parfois du grain de sénevé). Cette graine est minuscule mais, une fois qu'elle a grandi, elle dépasse toutes les plantes potagères. Un petit rien peut donc faire de grandes choses. On ne soupçonne pas la puissance de la Parole. Même si nous la fréquentons à petite dose - ce qui n'est pas le cas de mes frères moines - elle réalise en nous de grandes choses pas seulement pour nous-mêmes : elle nous permet d'accueillir et de protéger les oiseaux du ciel. En sommes-nous conscients ?

Alors, imaginez, si nous nous mettons tous à semer autour de nous, ne fût-ce qu'un tout petit peu de cette parole, juste comme un grain de moutarde ...


Une confession éprouvante et émouvante

J'ai recueilli, ce matin, pendant une heure et demie, le témoignage d'une mère (par ailleurs aussi arrière-grand-mère). Elle était encore sous le coup d'un choc.

Son plus jeune fils, de dix ans plus jeune que moi, était incarcéré, depuis avant-hier, à la prison de Lantin, après une plainte pour viol déposée contre lui par les parents d'un adolescent de 15 ans, consommateur de drogues, voisin de palier.

En bonne mère, elle ne pouvait croire à un tel fait et m'a longuement expliqué la vie et le parcours de son fils et relevé plusieurs choses étranges pouvant laisser penser à une cabale ou à une vengeance, une malveillance. Il appartiendra à la justice de le dire. Elle avait souhaité pouvoir m'en parler, chez mes parents, parce que, comme son fils, je suis homo.

Je ne puis rien dire sur le fond (puisque je ne sais rien que ce que cette mère m'a dit) et que, sous preuve du contraire, la présomption d'innocence prévaut.

C'est le partage de cette mère, seul, qui m'intéresse ici.

Ai-je été capable de l'écouter comme il fallait ?  De trouver les mots pour lui dire que mon coeur était ouvert à ce qu'elle ressentait.

Je comprends son désarroi : ce fils tant aimé, si serviable, si apprécié autour de lui, ce fils, dont elle avait accepté avec amour et liberté l'homosexualité, pourrait donc avoir une part d'ombre, inconnue, inacceptable, même pour elle. Cela crée un effondrement qui fatalement déstabilise.

La mère, hier, a eu son fils au téléphone. Il était calme. Il a dit qu'il était bien traité. Il ne s'est pas exprimé sur les faits. La mère lui a dit que s'il avait eu des comportements répréhensibles, il devait le reconnaître et en subir les conséquences. Le fils a demandé à sa mère de continuer à vivre tout ce qu'elle avait à vivre, de ne pas laisser sa vie être envahie par ce qui lui arrive. Elle avait, il est vrai, l'impression d'avoir trouvé, dans sa vie, depuis trois ou quatre ans, un peu d'insouciance et du temps pour penser à elle ... Cet échange m'a beaucoup impressionné.

A cette maman un peu perdue, j'ai promis de l'écouter encore, si elle le souhaitait. Car, il faut qu'elle puisse dire ses émotions contradictoires ; partagées, celles-ci deviennent un peu moins lourdes. Mais est-ce bien mon rôle ?

Je lui ai suggéré de continuer aussi à rencontrer des gens, parmi ses amis et connaissances, qui la tiendront un peu à l'écart de cet épisode douloureux, par leur capacité à la distraire, à lui faire penser à d'autres choses, sans qu'elle doive se confier à eux, ses condisciples de cours à l'U3A, par exemple.





jeudi 14 juin 2012

Mes tilleuls


Je viens de vivre une journée épouvantable. Des agents communaux, accompagnés d'une entreprise spécialisée, ont passé leur temps à élaguer les tilleuls qui bordent le quai en dessous de chez moi, sans que l'avis des riverains ait jamais été sollicité.

Cet élagage a plutôt ressemblé à un massacre à la tronçonneuse.

J'observais, depuis le printemps, le manège des oiseaux qui construisaient leurs nids, pies, tourterelles et passereaux. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

Ces tilleuls offraient un peu d'ombre à ceux qui, comme moi, fréquentent les bancs publics. Ils protégeaient du soleil, en cas de forte chaleur, de nombreux appartements du quai où j'habite.

Le tilleul aime la rondeur, c'est sa nature. Cette rondeur est rassurante. C'est pourquoi le tilleul est mon arbre préféré.






Aujourd'hui, je contemple, navré, des arbres dont le tronc est nu jusqu'au deux-tiers avec un toupet de branches au dessus. Il ne s'agit plus de tilleuls. Jusqu'à hier, ils étaient des tilleuls, aujourd'hui, ils ne ressemblent plus à rien.





Beaucoup d'habitants sont choqués, soulignant, entre autre avec raison, que le mois de juin n'est pas un moment pour émonder ou élaguer un arbre. Les exécutants de ces basses oeuvres sont apparemment des professionnels, puisqu'ils évoluent en rappel, dans les arbres, avec beaucoup d'agilité. Mais, de toute évidence, ils ne connaissent pas la physionomie propre à chaque arbre. Savaient-ils seulement qu'il s'agissait de tilleuls ? Ils taillaient un tilleul comme on taille un pommier, mais avec en plus de grands moyens !

Certaines branches basses exigeaient des piétons et des cyclistes un peu de slalom, mais n'était-ce pas un détail charmant ? Malheureusement, ces beaux tilleuls surplombent aussi des emplacements de stationnement pour voitures. Certains se sont-ils plaint de branches tombées sur leur véhicule, lors de tempêtes ? Ou d'autres ont-ils regretté que le tilleul soit un arbre qui pleure, laissant au printemps sur les voitures des larmes un peu collantes ? Garez donc votre voiture ailleurs et laissez vivre les tilleuls. Ce sont vos véhicules qui ne sont pas à leur place, pas les tilleuls.

N'aurait-il pas suffi de couper les branches mortes et d'éliminer les branches trop tombantes ?

J'ai passé récemment une journée chez un ami, dont le jardin (le parc ?), comportait des arbres centenaires qui n'avaient pas été soumis au même traitement. Ils étaient opulents, rayonnants. On leur a témoigné du respect et ils inspirent en conséquence le respect.

Je n'ai décelé aucun respect, ni pour les arbres, ni pour les riverains, dans ce commando mandaté par quelque édile communal, ou un de ses sous-fifres. Et j'en suis malade. Si je découvre son identité, je lui annonce dès aujourd'hui que je ne voterai pas pour lui. Alors qu'en toilettant la ville, il pense peut-être s'attirer les bonnes grâces des électeurs ...



mercredi 13 juin 2012

Dans mon quartier, je suis un immigré

J'habite le quartier d'Outremeuse, depuis un peu plus de 15 ans seulement. Je suis donc un immigré.

Avant, j'ai habité dans des lieux moins populaires, moins folkloriques, et fréquenté des quartiers, dont les noms évoquent un certain bucolisme :

- Grivegnée (là où il y avait des grives) ; ma mère est née à Grivegnée-bas, moi je suis né à l'hôpital et, quand je vois la tête de la chère soeur "sage-femme" - une mégère - qui m'a accouché, je me demande encore pourquoi je n'ai pas fait marche arrière ! Cela m'aurait peut-être évité bien des tourments. Après, j'ai passé mon enfance à Grivegnée-haut, c'était quand même plus chic. J'ai donc passé mon enfance, avenue (pas rue !) des Côteaux ;

- Chênée (là où se trouvait une forêt de chênes ... on a de la peine à y croire aujourd'hui).  Là, j'ai passé ma scolarité primaire à l'Institut Saint Joseph, l'école des garçons, juste à côté de l'école Sainte Thérèse d'Avila, l'école des filles, où ma mère enseignait. La mixité n'existait pas encore à l'époque. Je rejoignais ma mère à midi, dans sa classe, pour pique-niquer. Je m'amusais à écrire des bêtises au tableau noir, puis j'allais jouer avec les filles, dans la cour de récréation, avant de rejoindre mon école de garçons. J'étais le seul garçon au milieu de toutes les filles. Et on s'étonne aujourd'hui que ... Je dois avouer que cela m'arrangeait parfaitement. J'aurais dû sinon subir les matchs de foot et tous ces gamins excités qui cherchent toujours la bagarre, où j'aurais toujours été perdant. Horresco referens. Moi, j'aimais la marelle, la corde à sauter, les sauts à l'élastique et une rengaine, où on faisait une ronde :

"Au vert bocage, couvert de feuillage
Qui fleurira au  milieu des prés
Celle que j'aime n'est pas ici
L'amour esss ...trême ! Ah la voici!


REFRAIN


Ah ! la voici, la voici, la voilà, 
Celle que mon coeur aime
Ah ! la voici, la voici, la voilà
Celle que mon coeur aimera


Comme j'étais le seul garçon, parmi toutes les filles, j'étais potentiellement l'amoureux de toutes ... ce qui ne m'arrangeait pas plus que de devoir affronter les autres garçons dans l'école voisine. Quelle misère !

Après m'être amusé avec les filles, je revenais 3 minutes avant la fin de la récréation à l'école des garçons.

Là, comme j'étais le meilleur élève, je devais surveiller la classe en cas d'absence de l'instituteur ; il me gardait à la récréation pour écrire la dictée au tableau ; j'étais aussi l'adjoint du directeur, pour porter les plis et les courriers à chaque professeur, ce qui me dispensait de quelques moments de classe et rendait jaloux évidemment les plus paresseux, qui auraient tellement voulu être dispensés eux aussi. Et on se demande aujourd'hui pourquoi je ne me sens pas comme les autres et ai de la peine à me mêler aux autres ...

- Péville.  C'est là que, jeunes mariés, nous avons trouvé un petit appartement (la propriétaire, flamande de  Leuven, était irascible et intraitable : un chameau). Impeccable pourtant pour un jeune couple. Jolie vue et proximité du Parc des Oblats et du domaine de la Chartreuse. Nous avions, comme voisins d'étage, un jeune couple américain, en Belgique, pour les études du garçon, très sympathiques. A l'étage en dessous, une vieille grand-mère : madame Picalausa, discrète et gentille. A l'étage au-dessus, une autre dame seule qui, malgré son âge, manifestait beaucoup de tempérament. Elle recevait des hommes et était fan de Julio Iglesias. Alors entre les roucoulades de Julio à 2 heures du matin et les cris de plaisir de madame à 3 heures, nous n'avons plus été en mesure de résister. Nous avons décidé de vivre ailleurs.

- Bois-de-Breux. Avant Bois-de-Breux, il y eut une parenthèse, une maison pas très top, pour accueillir Samuel. Puis, le coup de coeur pour la maison de Bois-de-Breux. Grand route, mais aussi grand jardin et belle demeure où des transformations devaient être faites. Accueil de Benjamin. Puis j'ai dû laisser à un autre la réalisation de mes projets de transformation. Ce fut une expérience douloureuse. Bien entendu, parce qu'on ne recompose pas une famille sans certains états d'âme. Mais aussi, parce que pour la première fois, dans ma vie, j'ai été confronté au fait que l'argent n'a pas la même valeur pour tout le monde et qu'avec l'argent on peut beaucoup de choses. Je ne sais pas comment il faut qualifier ceux qui, pour réaliser leurs désirs, sont prêts à y mettre le prix.

Après cela, je me suis retrouvé Quai de Gaulle. Le côté résidentiel d'Outremeuse. Je l'ai déjà dit, ce quartier mélangé me plaît beaucoup (notamment parce qu'il y a beaucoup de jeunes, d'écoles, d'artistes). Le mélange a changé aussi : l'immigration a pris de la couleur. En même temps que moi, il y a eu les maghrébins, les sri-lankais et les bengalis (qu'on appelle souvent à tort les "pakis"), puis, les africains plus noirs que les autres, dont on ne connaît pas toujours l'origine et puis, plus récemment, des indiens.

Je trouve réjouissant, certains jours ensoleillés, de voir des femmes en boubou africain, d'autres en sari, d'autres encore voilées (je ne parle pas de burqa ou de niqab). Ces femmes sont belles dans leur habit traditionnel, qui leur va si bien. Elles sont même souvent plus belles que les nôtres ...

Je voudrais surtout partager une video portant sur mon quartier. Elle date de 1972 ! On y rencontre des figures emblématiques du quartier. Certaines vivent encore, d'autres plus. J'en connais beaucoup. Je vous invite à regarder cette video. Pensez notamment à frère Alfred (fondateur du parti vitaliste) et à papa Prosper (le dernier chanteur de rue du quartier), dont je me souviens. Immigré dans le quartier, je lui ai jeté plusieurs fois ma pièce du haut de mon balcon.

Dans cette video, vous entendrez aussi parler le vrai wallon de Liège.

http://www.youtube.com/watch?v=g-EDdhraqeE&feature=player_embedded









Bernard Besret

Mon existence a été jalonnée de rencontres avec des gens que généralement personne ne connaît et qui m'ont pourtant marqué.

Je voudrais évoquer aujourd'hui la personnalité de Jean-Claude Besret (né en 1935), devenu dom Bernard Besret ; il a été le prieur de l'abbaye de Boquen, où il était entré à l'âge de 18 ans.




Je devais avoir 17 ans et déjà je ne pouvais me trouver en un lieu quelconque sans chercher l'abbaye ou le monastère le plus proche. Nous étions en vacances, avec mes parents, dans ce coin de Bretagne auquel nous lie à la fois des liens familiaux et une longue tradition.

J'avais donc demandé à mes parents d'aller un jour à l'abbaye de Boquen. Une abbaye cistercienne à l'intérieur des terres.






Nous fûmes tous les trois surpris, moi, autant que mes parents. Il y régnait une ambiance très "mai 68". Nous étions en 1972. Le concile Vatican II, à l'initiative du Pape jean XXIII, s'était ouvert quelques années plus tôt, suscitant un fol espoir. Des jeunes et moins jeunes squattaient l'église et ses alentours participant à des groupes de paroles où l'on ne refaisait pas le monde ... mais l'Eglise. Un spectacle, un événement, une célébration, je ne sais trop, était prévu, le soir, dans l'église du monastère et certains s'affairaient à le préparer. On ne voyait guère les moines ou alors ils étaient incognitos. Le lieu semblait comme investi par un feu nouveau. Un esprit de pentecôte. 

On a souvent dit que Boquen, à cette époque, a été comme un laboratoire. 

Bernard Besret plaidait pour un primat du cheminement individuel sur la discipline collective ; il tendait à substituer aux règles monastiques classiques, comme la clôture, une ouverture plus grande sur le monde. Il voulait mettre fin à cette idée que le moine se "retire du monde" pour se donner à Dieu. Il voulait que le monastère vive un peu à l'écart du monde mais en étroite proximité avec lui. Il voulait explorer d'autres manières de formuler et de proclamer la foi, plus compréhensibles, plus actuelles, d'autres manières de célébrer la liturgie. La hiérarchie ecclésiale l'attendait au tournant, les milieux catholiques traditionalistes aussi. On lui a reproché de ne pas assez s'occuper des dogmes essentiels de la foi chrétienne. Son intuition était belle, peut-être était-elle trop audacieuse, ou trop radicale, ou prématurée ?

En 1974, Bernard, désavoué, quitte l'abbaye de Boquen pour mener une vie dans le monde. Il travaillera notamment à la Cité des sciences de la Villette, comme conseiller, et est depuis devenu un adepte du taoïsme. Il a ouvert une auberge taoïste en Chine. En témoigne un livre, A hauteur des nuages - Chroniques de ma montagne taoïste (Albin Michel, 2011).




Bref, un parcours mouvementé, voire chaotique, qui n'est pas pour me déplaire. Ce sont les plus riches. Je préférerai toujours les lignes brisées aux lignes droites et encore plus aux lignes trop floues ou courbes.

Après son départ de Boquen, il ne rangea pas sa plume dans sa poche, c'est le moins qu'on puisse dire.

En 1991, il publie un livre Confiteor - De la contestation à la sérénité, chez Albin Michel.



En 1993, il publie une Lettre ouverte au Pape qui veut nous asséner la vérité dans toute sa splendeur, chez Albin Michel. Le Pape était Jean-Paul II.



En 1996, un autre ouvrage intitulé Du bon usage de la vie, toujours chez Albin Michel, réédité en 2006 en livre de poche.


J'ai beaucoup appris en lisant ses livres. Si je ne l'avais pas croisé, comme d'autres, qui ont été comme mes guides, sans doute ne serais-je pas aujourd'hui animé du même désir de donner, dans ma vie, une place à Dieu,  plus particulièrement sur les pas de Jésus.

Dans son livre Confiteor, il aime à citer un de ses guides à lui, Don Cippriano Vagaggini, son professeur de dogmatique. 

J'aime beaucoup le passage suivant : " le christianisme n'est pas avant tout un corps de doctrines auquel il conviendrait d'adhérer intellectuellement. Ce n'est donc pas une dogmatique ... L'objectif du christianisme n'est pas de nous enseigner ce qu'il faut dire, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut penser. Sa préoccupation première n'est pas de faire de nous des bien-pensants. Jésus lui-même n'a laissé les traces que d'un enseignement oral, très éloigné du style des cours universitaires. Il n'était pas ce que l'on appellerait aujourd'hui un théologien. Il ne parlait jamais ex cathedra.

Son message ne se caractérise pas non plus comme une leçon de morale. Jésus, tel que nous le décrivent les évangiles, se montrait fort peu préoccupé des justes, mais beaucoup plus des pécheurs. Qu'il s'agisse de l'enfant prodigue, du pharisien et du publicain, de la pécheresse qui lui parfumait les pieds ou de celle qui allait être lapidée, c'est toujours la même anti-morale qu'il fait prévaloir : non pas le jugement qui emprisonne définitivement dans le passé, selon le code de l'ordre établi, mais bien le pari sur l'avenir de celui qui a toujours en lui-même la capacité de se transfigurer par un changement d'esprit, un retournement, une metanoia. 

L'évangile instituait-il alors une nouvelle religion ? Oui, dans un certain sens, dans la mesure où, par son mode d'être, Jésus a changé la conception que nous pouvions avoir de nos relations avec Dieu, mais certainement pas si l'on entend par religion l'introduction de nouvelles pratiques, l'institution de nouveaux rites, la prescription de dévotions ou l'élaboration d'une législation sacrée. "

J'ai aussi été beaucoup frappé par ce que Bernard Besret dit de l'ascèse. Il faut " interpréter l'ascèse non pas en termes de mutilation et de mort, mais en termes de croissance et de vie ". Il évoque le musicien qui fait ses gammes et s'astreint à pratiquer son instrument quotidiennement pour pouvoir offrir le meilleur. Il évoque le danseur qui doit passer par de longues heures de travail à la barre pour nous éblouir ensuite.

J'aime beaucoup quand, à propos de l'ascèse toujours, dans un contexte plus spirituel, il en souligne la finalité : " réaliser l'unité en soi-même et l'unité avec l' Un ", le terme moine (issu de monos, en grec) ne veut rien dire d'autre. Il faut aussi une ascèse pour atteindre ce but. Il fait alors quelques propositions simples pour notre temps et finalement pour tous : 
- il ne peut y avoir d'éveil, de conscience en profondeur de soi et du monde, sans un bon sommeil. Alors que tant de gens prennent des somnifères ou des inducteurs de sommeil, qui les laissent le lendemain matin toujours fatigués, une des premières tâches d'une ascèse pour notre temps serait de retrouver les conditions optimales d'un sommeil réparateur et régénérateur. Ce thème de l'éveil est universel : de Bouddha, l'éveillé, à Jésus ( "Veillez et prier "). On ne peut pas veiller (être éveillé) en étant fatigué ;
- il évoque aussi le rapport à la nourriture et les vertus du jeûne, non pas en tant que privation, mais comme l'expérience d'un rapport différent à la nourriture, d'un repos du système digestif comparable au sommeil ;
- il évoque les gestes. Il invite à apprendre à faire de chaque geste le signe efficace d'une conscience éveillée : " Tout geste insignifiant ou inutile n'est que gesticulation et fait partie de l'agitation qui dégrade au lieu de parfaire " ;
- il évoque le silence : si on veut pouvoir entendre l'autre, le monde et encore plus le Tout-Autre, il faut apprendre à se taire ;
- il aborde, toujours dans le même registre, brièvement la sexualité, au sens large (je veux dire non réduite à la génitalité), pour une fois encore insister sur le sens, l'optimisation de quelque chose qui nous constitue. Il relève que le peuple juif antique devait procréer, pour sa survie, pour ne pas se faire absorber, et bannissait dès lors toute sexualité qui n'aurait pas la procréation pour finalité. Il souligne l'enfermement auquel a conduit la dualité chair/esprit, inspirée de la philosophie grecque, qui a engendré, dans l'Eglise, plus de condamnations que d'optimisations. Il évoque le tantrisme qui accorde une place primordiale à certaines formes de sexualité dans la recherche de l'union avec le divin. On ne peut pas dire que ses intuitions aient été suivies de beaucoup d'effet dans les hautes sphères vaticanes !















dimanche 10 juin 2012

Fête des pères : mon papa





Cela devait être une fête, mais elle a mal commencé.

Mon papa, se relevant la nuit, a fait une mauvaise chute et a déstructuré le lit conjugal, lequel repose sur quatre blocs de bois aux quatre pieds, parce que ma mère trouvait le lit initial trop bas.

Il s'est obstiné à vouloir reconstruire le lit tout seul, ce qui supposait enlever le matelas, le sommier et rééquilibrer le tout, malgré ses 89 ans et son équilibre précaire. Surtout faire tout tout seul, sans demander d'aide. Il est du coup tombé une deuxième fois. Ma mère paniquée m'a appelé. Je suis venu aussi vite que je pouvais. Le problème est réglé. Mon père ne s'est pas fait mal. Comme il dit, en tant qu'ancien sportif, il sait comment tomber. Oui, mais.

Mon papa à moi est un modèle d'honnêteté, de rectitude, de dévouement. Je me suis toujours amusé que la mutuelle, dont il s'est un peu occupé, s'appelât Les amis de l'ordre (fondée par un grand-oncle maternel). Les comptes y étaient bien tenus, aucun document ne se perdait, il n'y avait aucun retard dans les paiements. Ce n'est pas comme à la C.S.C., me dirait Samuel.

Mon père n'a-t-il pas voué toute sa vie à ma mère ? Il ne conçoit d'ailleurs pas de pouvoir mourir avant elle. Il tiendra le temps qu'il faudra, même si ses forces déclinent. Il ne peut pas partir le premier ... et pourtant.

Pour lui, c'est cela un couple : tout l'un pour, et avec, l'autre. Cela n'arrange pas toujours pas ma mère ... qui se serait bien vue en "Veuve joyeuse" ! A quoi tient un aussi vieux couple ?

Ce qui me frappe, avant toute chose, dans le couple de mes parents, qui fêtera bientôt ses 60 ans de mariage, c'est une volonté de fer chez l'un et l'autre. Ne jamais s'apitoyer sur soi-même, toujours surmonter, minimiser les incidents de parcours. Prendre sur soi. Peut-être mes parents sont-ils devenus comme cela d'avoir connu la guerre ?

Oui, mon papa, tu es le pilier de notre si minuscule famille. Tous, nous t'aimons beaucoup et aimerions parfois tant te ressembler.

Bonne fête, Papa !





samedi 9 juin 2012

L'homosexualité, une anomalie ?

D'après mon cher Robert, une anomalie désigne, en dehors du langage astronomique, ce qui se distingue du type normal : " une irrégularité, une difformité, une malformation, une monstruosité ".

Dans un journal flamand, le Nieuwsblad, un professeur émérite de l'Université de Gand, Lieven Van Assche, psychologue et psychiâtre, a déclaré que l'homosexualité était une anomalie, comparable au pied bot, à l'albinisme ou au mongolisme, à moins de considérer ceux-ci comme normaux. Plus encourageant,  il estime que l'homosexualité est aussi anormale qu'un quotient intellectuel de 135.

A la question si l'homosexualité est naturelle, il répond oui, parce qu'elle existe dans la nature ; mais aussi, non, parce que la nature ne peut pas être faite que d'homosexuels.

Il se réjouit que l'homosexualité ne soit plus considérée comme une perversion, comme du temps de ses études, mais déplore la promotion actuelle de l'homosexualité, notamment au travers des gay pride. Il regrette que le modèle homo déteigne sur des gens qui ne le sont pas de naissance.

Voilà résumée en gros la pensée de ce professeur.

http://www.nieuwsblad.be/article/detail.aspx?articleid=DMF20120607_00176317

Il y a beaucoup à en dire :

- il y aurait donc des homos de naissance et d'autres qui le deviennent par contagion. Que l'homosexualité puisse être de naissance (voire être liée à des circonstances avant la naissance) me paraît une évidence. L'homosexualité par contagion me semble, par contre, une vue de l'esprit. Certes aujourd'hui les barrières s'estompent. Beaucoup de jeunes se disent bi. Est-ce une nouveauté s'agissant des garçons ? Les garçons découvrent généralement la sexualité et le plaisir d'abord tout seul, puis entre eux, avant de coucher avec une fille. En est-il de même pour les filles ? Après, il s'agit de se fixer. J'ai, j'en conviens, une appréhension, voire un rejet, à l'égard de ceux qui se disent bi à vie ;

- aux enfants qui comportent une anomalie, comme un pied bot ou un mongolisme, la société offre des structures d'accompagnement : l'enfant qui a un pied bot sera appareillé pour pouvoir mieux marcher ; l'enfant atteint de mongolisme sera accompagné dans sa famille, on en institut, pour devenir le plus autonome possible ... Et à l'homo, que conseillez-vous, professeur ?

- je ne crois vraiment pas que l'homosexualité soit contagieuse, à moins que le modèle hetero soit  devenu vraiment insuffisant ou insatisfaisant pour les hommes. Il y aurait sans doute bien des choses à dire à ce propos.

Alors, l'homosexualité est-elle une anomalie ou pas ? Elle n'est en tout cas pas pour moi "une irrégularité, une difformité, une malformation ou une monstruosité", à traiter comme telle. Elle est une identité à vivre, dans la discrétion ou avec éclat, dans l'ouverture ou dans un milieu restreint, dans la fidélité ou en multipliant les partenaires, dans l'abstinence ou la licence sexuelle. Peu importe dans le fond. Chacun doit pouvoir trouver ce qui est juste pour lui, en espérant qu'il ne se trompe pas.








Béguines et bégards

D'après le journal journal français La Croix, les béguinages connaîtraient un regain d'intérêt, principalement auprès de personnes retraitées encore autonomes ou de plus jeunes en quête d'un projet communautaire.

http://www.la-croix.com/Religion/Approfondir/Spiritualite/Les-beguinages-reviennent-a-la-mode-_NP_-2012-06-08-816118

Tous les liégeois savent qu'il existe à Liège une rue Lambert-le-Bègue et, moins peut-être, que dans cette rue, se trouve le temple d'une communauté protestante assez dynamique.

Jusqu'à aujourd'hui, j'avais toujours cru que ce Lambert était vraiment bègue. Il semblerait que c'était son patronyme. Je n'avais jamais songé à associer son nom aux béguinages. Un ancien étudiant et ami me l'a fait découvrir.

On connaît un superbe psautier dit de Lambert-le-Bègue, conservé à la bibliothèque de l'Université de Liège.




Qui était donc ce Lambert ? D'après Th. Gobert (historien liégeois, 1853-1933), il s'agit d'un prêtre liégeois de la seconde moitié du XIIème siècle (1131-1177), dont il est bien difficile de tracer le profil exact. Une chose est sûre : il était d'origine populaire, un peu agitateur, un brin provocateur et bien décidé à dénoncer les abus du clergé de son temps, ce qui lui valut quelques démêlés avec sa hiérarchie.

On ne le sait généralement pas, mais c'est lui qui a fondé, autour de l'église Saint Christophe, à Liège, les premiers béguinages de Belgique et de tous les Pays-Bas. Les béguinages ne sont donc pas une invention, mais une tradition flamande, comme on le croit trop facilement. Sa popularité dans sa paroisse de Saint Christophe l'a amené à convaincre des femmes pieuses, souvent issues de milieux populaires, à vivre une vie de prière un peu retirée, sans prononcer toutefois les traditionnels voeux religieux. Il insistait pourtant beaucoup sur la chasteté. Il était leur guide spirituel. Elles vivaient une part de vie communautaire, tout en ayant chacune un logis distinct.



Autour de l'église Saint Christophe, il y eut donc plusieurs béguinages. Le projet ne se limita pas aux femmes. Il y eut aussi des béguinages d'hommes. On les appela béguins ou bégards. Dans leur jardin, au pied des remparts, se trouve aujourd'hui un restaurant réputé : Le Jardin des Bégards.

http://www.lejardindesbegards.be/site/

Le statut des béguines et bégards n'eut pas l'heur de plaire aux autorités de l'Eglise : il s'agissait de personnes qui n'étaient ni des laïcs, ni des religieux ! En plus, elles se disaient chastes (plus que les membres du clergé ?). On accusa Lambert d'hérésie. Il est vrai qu'à la même époque l'Eglise avait affaire avec les Cathares qui prônaient aussi le retrait et la chasteté face à la richesse et à la licence de l'Eglise romaine. Les ordres monastiques ont pourtant toujours connu des oblats, laïcs, vivant au monastère ou en dehors.

Les béguinages liégeois n'ont jamais pris la dimension de leurs homologues flamands. Il s'agissait de petites entités, avec quelques béguines autour d'une église paroissiale. Avant la révolution française, il y avait quarante petits béguinages à Liège.

Aujourd'hui, c'est en Flandre ou aux Pays-Bas qu'il faut aller pour voir les plus beaux vestiges des béguinages. A Liège, il n'en reste rien. Les plus célèbres sont ceux de Bruges (occupé aujourd'hui par des religieuses bénédictines), de Louvain (affecté à des résidences étudiantes) et de Gand. Mais chaque ville flamande, ou à peu près, a son béguinage.

Bruges




Louvain


Gand



Les béguinages flamands ressemblent toujours à une cité dans la cité, un monde clos, protégé par des murs et cela est assez séduisant.

Des initiatives plus récentes existent. Ainsi en est-il de la Communauté de la VieilleVoie à Sainte Walburge (Liège), depuis le début des années 1990 : 6 familles y vivent en habitat groupé, avec des espaces communautaires, un grand jardin commun et un projet inspiré à la fois par la tradition bénédictine et Taizé. Un nouveau béguinage ?

http://www.habitat-groupe.be/wordpress/?p=502

Des projets similaires peuvent redonner vie à des monastères ou couvents aujourd'hui désertés. Il y en a deux tout près de nous, à Liège.

L'ancien Carmel de Méhagne est aujourd'hui occupé par la Communauté du Chemin neuf composée de couples, familles et hommes ou femmes consacrés, dont six résident sur place. Elle se situe dans la mouvance charismatique et se veut oecuménique. La reconnaissance de cette communauté par l'Eglise (ils seraient 2000 dans le monde) a posé problème à certains qui ont vu, chez elle, des comportements sectaires. Je ne jugerai pas sans avoir vu. Elle a reçu l'aval de Mgr Jousten, l'évêque de Liège.






Il en est de même de la Communauté chrétienne du Val Dieu qui conserve à cette ancienne abbaye cistercienne sa finalité. Je préfère cela à certaines reconversions, comme j'en ai vu en France, où les abbayes deviennent un lieu pour séminaires, mariages huppés et autres manifestations people, après avoir été rachetées par des grands groupes industriels ou financiers. Ici encore, des couples, des familles, des célibataires, des consacrés, engagés sur place ou travaillant au dehors, maintiennent la tradition du lieu. Dans ces projets neufs, il n'est pas toujours simple de garder le cap. L'abbaye de Lérins s'en porte ici le garant.











jeudi 7 juin 2012

Le prix d'un taboulé

On a perdu l'habitude de convertir les euros en ancienne monnaie, en tout cas pour les achats courants. Hier, j'avais mis dans mon panier Carrefour une barquette de taboulé, sans m'interroger sur le prix. J'ai réalisé après qu'elle m'avait coûté 5,89 euros, soit pas loin de 250 francs ! J'ai du coup réalisé qu'une baguette industrielle (consommable dans les 4 heures) coûte 40 francs et une baguette artisanale, 48 francs. Que mon thé/café du matin coûte 80 francs par tasse ! Qu'un ticket de bus coûte aujourd'hui 68 francs.

Quand j'étais plus jeune, on achetait pour dix francs un pain de ménage d'un kilo qui durait quatre jours. On achetait un sachet de frites pour 5 francs. On roulait en bus (ou en trolleybus) pour 5 francs aussi. En plus, il y avait, à cette époque pas si lointaine tout de même, dans le bus, un conducteur et un percepteur. Ce dernier me donnait ce qu'il lui restait du carnet des billets. J'étais très fier, je jouais au percepteur après, d'autant que, vu mon âge, je roulais gratuitement, avec ma mère. A cette époque, on offrait des emplois même au moins qualifiés et les prix restaient à la portée de tous. On était alors à la fin des années 50, début des années 60.

Ma mère m'emmenait ainsi, en ville, tous les mercredis après-midi. Elle y faisait quelques emplettes (souvent au rayon mercerie et laines ... ma mère en effet cousait et tricotait pour me vêtir ... euh, bof). On s'arrêtait ensuite dans un salon de thé pour dames convenables. Il y en avait un, à l'époque, au sein même du Bon Marché, le grand magasin de l'époque. Je choisissais toujours des toasts grillés avec de la gelée de groseille. La serveuse était habillée en noir, avec un petit tablier blanc et une coiffe blanche dans les cheveux.

Aujourd'hui, beaucoup de prix sont devenus inabordables et il y a de moins en moins d'emplois disponibles. Il n'y a plus de percepteurs dans les bus. Il n'y a plus de pompistes. Il n'y a plus de serveuses habillées en noir avec un tablier blanc et une coiffe blanche. Il n'y a plus de guichetiers dans les banques que pour les affaires exceptionnelles ; pour le reste, vous devez vous débrouiller avec les distributeurs de billets ou avec le Net Banking, même quand vous avez 90 ans, comme mon père. Et j'en oublie sans doute.

Pourquoi ?

Ne me dites surtout pas qu'il s'agit d'un progrès !

J'ai bien ma petite idée, mais je crains qu'elle ne plaise pas. Et si tout cela était le résultat pitoyable du mythe de la croissance et de ses nombreuses dérives ? La croissance ne se mesure pas en effet à l'aune du bien-être des populations, d'ici ou d'ailleurs, mais au regard de la richesse produite. Toujours plus d'argent qui circule et toujours des riches de plus en plus riches. Comment expliquer, sinon par cette obsession de l'argent qui circule, cette hausse des prix ? Mais cet argent qui circule n'est-il pas pure illusion ? Peut-être, en crée-t-on, juste pour qu'il circule ? Je constate, en tout cas, que la croissance ne nourrit étonnamment pas les affamés, ni les exclus de notre terre.

Certes, me dira-t-on, le niveau de vie a augmenté dans de nombreuses parties du monde (en Chine, par exemple). Mais de quelle vie parle-t-on ? En ce qui me concerne, ce n'est pas en devenant consommateur de biens matériels que mon niveau de vie s'élève. L'élévation du niveau de vie ne devrait-elle pas porter avant tout sur l'éducation, la santé, le développement, l'autonomie alimentaire, l'indépendance économique, la spiritualité. Alors oui, on pourrait alors peut-être parler de progrès et de réelle croissance.